Projet Godard

A Roland-Garros, une belle histoire dont on connaissait la fin

«Le Temps» suit Roland-Garros en partant d’un joueur inconnu, puis de son vainqueur et ainsi de suite. Toute la journée de mardi, Grégoire Barrere a attendu de disputer son premier Roland-Garros. Face au Belge David Goffin, ce fut tardif, plutôt bref (défaite 6-3 6-3 6-4) mais intense

Le projet Godard

En 2007, dans une interview à L’Equipe, Jean-Luc Godard expliquait comment rendre compte au mieux d’un tournoi de tennis: prendre un joueur inconnu qui dispute le premier tour, le suivre jusqu’à ce qu’il perde, puis poursuivre avec son vainqueur, et ainsi de suite jusqu’à la finale. En 2016, Le Temps réalise le projet Godard.

Grégoire Barrere aura longtemps attendu son heure. Programmé en cinquième rotation sur le court N°1, le jeune Français est toujours au players’lounge à 19h alors que tous les matchs du premier tour se sont achevés ou sont en passe de l’être. Et cela peut encore durer car le match Azarenka-Knapp vient de partir au troisième set. C’est Guy Forget, croisé par hasard, qui nous sauve du rendez-vous manqué: «Le match de Greg a été déplacé sur le court N°2».

Au lieu du «petit Central», le dépucelage de ce jeune espoir du tennis français se jouera donc sur ce drôle de court avec sa tribune latérale inversée. Certains spectateurs sont assis sous les gradins du court N°3, du haut desquels il est possible de suivre deux matchs à la fois. Forget est venu aussi. Le directeur du tournoi lui a offert une invitation «pour récompenser son potentiel et son sérieux».

«Il est calme, comme d’habitude»

Pas de loge pour le «clan» mais un bout du carré presse, tout en bas, à côté de l’horloge. Il y a les parents, Alain et Sylvie, les deux frères, Julien et Victor, la sœur aînée Marie et Marion la copine aperçue la veille. Ne manque que la petite sœur, Eléonore, qui dispute au même moment un tournoi de jeunes à Tel Aviv. Leur «Greg» va affronter le 12e mondial. Le Belge David Goffin, qui ne manque pas de supporters, est un petit gabarit qui marche un peu sur la pointe des pieds mais qui possède une frappe sèche.

Cela convient assez à Barrere, plutôt adepte des surfaces en dur, et les deux joueurs, comme pour conjurer cette interminable attente, se livrent immédiatement un duel de puncheurs. Goffin conclut le premier jeu avec chance – la balle heurte la bande du filet, s’arrête presque et retombe comme dans Match point – histoire de prouver qu’il faudra faire plus que jeu égal pour le battre. Le gamin d’en face a du cran, sauve une balle de break sur son premier jeu de service, ravit celui de son adversaire derrière. Alain Barrere tweete le score à sa fille en Israël. Son fils, lui, semble-t-il tendu par l’enjeu de ce premier match à Roland-Garros? «Il est comme d’habitude, très cool, mais il aborde toujours ses matchs avec calme», observe le papa qui paraît, lui aussi, d’une sérénité à toute épreuve. «L’après-midi du match, il a voulu être un peu seul mais il a fait sa petite sieste tranquille», confirme son amie.

Une famille fair-play

Sur le court, David Goffin réagit aussitôt et gagne quatre jeux consécutifs. La première manche s’envole en 31 minutes (6-3), le break est fait d’entrée de deuxième manche. Grégoire Barrere joue bien, n’a pas grand-chose à se reprocher. C’est juste que les deux joueurs évoluent dans le même registre, l’un clairement un ton au-dessus de l’autre. A l’heure pile de jeu, Goffin empoche le deuxième set (6-3). A 5-3, 40-30 sur son service, le jeune Français a donné au Belge le point (et le jeu) que lui accordait pourtant l’arbitre.

Le fair-play est apparemment une affaire de famille car dans le petit carré tout en bas, on sait apprécier la prestation de Goffin. «Quel joueur!, s’enthousiasme le père. Il fait tout juste et a un œil formidable.» Une approche saine du tennis qui est aussi celle de toute la famille: personne ne brandit le poing, personne ne hurle des «C’mon!», personne ne poste des selfies. Ils regardent simplement la partie. En croisant parfois les doigts.

Retiens la nuit

En haut de la tribune latérale, les spectateurs tournent désormais le dos au match pour suivre la rencontre voisine, à l’exception de deux polytechniciens en bicorne et gants blancs. Alors que l’obscurité commence à tomber et que certains s’en vont en donnant rendez-vous le lendemain pour le double, Grégoire Barrere continue de jouer à fond. Il mène 2-0 dans la troisième manche. Mais une fois encore, David Goffin accélère et refait son retard. Malgré la fatigue, son jeune opposant s’accroche: 3-3, 4-4. Il tente de freiner le crépuscule, de retenir la nuit. Les jeux sont accrochés, le public l’encourage. Goffin veut en finir, met encore plus d’application dans ses frappes, toutes à moins de cinquante centimètres des lignes. «Il fallait l’empêcher de dérouler son jeu. Il a une grosse frappe et a bien servi mais j’ai senti que je contrôlais bien la partie», racontera le Belge par la suite en conférence de presse.

A 5-4 pour lui et service Barrere, tout le stade sent que Goffin va conclure. Balle de match. «Greg sert bien pourtant», plaide le père. Une frappe boisée et la balle s’envole dans le ciel déjà noir de Paris. Le Roland-Garros de Grégoire Barrere avec. Un petit coup d’œil navré vers sa famille, la poignée de main, les affaires que l’on ramasse à la hâte et c’est déjà fini. La famille et les amis, eux, profitent du plaisir d’être là. Il faudra le jet d’eau du jardinier du stade pour les chasser, tandis que David Goffin, éclairé à la lumière artificielle d’un projecteur portatif, répond à la télévision belge. Pour lui, l’aventure continue.


Le chapitre précédent

Grégoire Barrere, invité à domicile

Publicité