Ils s’appellent Juan Figer, Pini Zahavi, Kia Joorabchian, Boris Berezovsky, Arkadi Patarkatsichvili, et les amateurs de football dans leur immense majorité n’ont jamais entendu parler d’eux. Et pourtant ils comptent (ou ont compté) parmi les personnes les plus puissantes du milieu. Dans la plus grande discrétion, agents, «super-agents», intermédiaires, conseillers et oligarques rivalisent d’influence pour donner au sport le plus populaire du monde son visage actuel.

Lire aussi:  Face aux sommes folles versées aux mineurs, le dilemme des parents

Après notamment des biographies de l’entraîneur Unai Emery et de l’attaquant du PSG Edinson Cavani, le jeune auteur français Romain Molina (27 ans) s’est donné pour mission d’explorer cette galaxie de pouvoir et ses (nombreuses) zones d’ombre dans son ouvrage La Mano Negra, qui sort ce jeudi. Une longue enquête tentaculaire où le lecteur passe par Israël, l’Uruguay et Locarno (où le club local servait de point de transit administratif lors de transferts de joueurs) pour se rendre compte que le football ne se limite pas à un ballon qui roule sur une pelouse.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous a conduit sur les traces des personnes qui tirent, en secret, les ficelles du football mondial?

Romain Molina: Le point de départ, c’est le transfert de Samuel Eto’o à Chelsea, en 2013. Une connaissance m’a expliqué que tout était prêt, mais que le deal n’aboutissait pas, et puis que Pini Zahavi était arrivé dans les discussions et que soudain l’affaire avait été conclue. Je connaissais un peu cet agent israélien, mais là, j’ai vraiment compris qu’il avait le pouvoir de décider de l’issue d’une négociation. J’ai commencé à m’intéresser à lui de plus près et lorsqu’il a œuvré au transfert du siècle, celui de Neymar au Paris-Saint-Germain pour 222 millions d’euros durant l’été 2017, j’ai voulu raconter toute son histoire, car très peu de gens la connaissaient. Sur ma chaîne YouTube, j’ai tourné une série de vidéos intitulée House of Zahavi – tant sa vie fait penser à la série House of Cards – puis j’ai enchaîné avec ce livre sur les personnes qui ont une immense influence sur le football mondial alors que le grand public ignore tout d’elles, jusqu’à leur existence.

Il y a de quoi devenir paranoïaque…

D’abord, attention: il n’y a pas de complot global. Il n’existe pas une organisation qui manipule tout à sa guise. Mais j’estime qu’aujourd’hui, le beautiful game est pris en otage par des individus qui le détournent de sa simple vocation sportive. Certains sont des criminels, des mafieux, d’autres pas du tout, mais ils ont en commun d’opérer en apparaissant le moins possible au grand jour et de servir leurs propres intérêts.

Ce qu’il y a de terriblement cynique là-dedans, c’est que les gens s’en fichent. Du moment que leur équipe gagne, peu importe qui dirige le club, même s’il apparaît que ce sont des gens qui ont financé les réseaux de Ben Laden en Tchétchénie, comme dans l’histoire du «Brazilian Football Project» que je raconte dans le livre. Pour moi, cela revient à rentrer chez soi, trouver sa femme au lit avec quelqu’un d’autre et faire comme si de rien n’était. Moi, j’aime bien savoir à quelle sauce je suis mangé. Je suis curieux. C’est ce qui m’a conduit à enquêter sur ce milieu.

Quel regard portez-vous sur les Football Leaks, ces fuites de documents actuellement analysés par plusieurs médias européens?

La démarche est salutaire, même si, aujourd’hui, j’en suis à me demander d’où proviennent ces données, et à qui profite leur mise au jour. Mais elles constituent une base de travail fantastique pour comprendre ce qui se joue réellement aujourd’hui dans le football. Toutefois, je ne suis pas toujours heureux de la manière dont elles sont exploitées, notamment en France, où même s'il y a de bons articles, «Mediapart» - qui a la main sur le dossier - se concentre sur les aspects financiers alors qu'à mon sens, les implications sont beaucoup plus vastes. Pourquoi tout à coup des oligarques, des milliardaires voire des Etats se mettent-ils à investir dans des clubs de football? Comment le crime organisé s’infiltre-t-il dans les arcanes de ce sport? Les vrais scandales ne sont pas dans les clauses du contrat de Kylian Mbappé. Il faut comprendre qu’en filigrane des matchs, des choses beaucoup plus importantes se jouent aujourd’hui autour du football.

En fil rouge de «La Mano Negra», il y a ce Pini Zahavi, agent de football israélien, dont le nom est beaucoup moins célèbre que ceux de Jorge Mendes ou Mino Raiola. Pourquoi lui?

D’abord, l’histoire de Mendes et celle de Raiola sont effectivement plus connues, mais elles sont aussi plus strictement liées au football, quand celle de Pini Zahavi déborde notamment dans la sphère politique. Il s’agit d’un véritable personnage de roman, dont la vie mériterait d’être portée à l’écran. Ce n’est pas un agent au sens classique du terme, il s’occupe en fait très peu de joueurs directement. Mais il contrôle des clubs, il conseille des présidents, il a l’oreille de la FIFA… Via ses sociétés, il détient des droits TV, organise des paris sportifs et accorde des prêts à des clubs! Il n’est pas le numéro 1 du game, il est le game. Il le contrôle de A à Z. Le plus impressionnant, c’est qu’il est arrivé là en toute diplomatie. Il a beaucoup d’amis et très peu d’ennemis, alors qu’il a trempé dans les histoires les plus louches.

Vous êtes parvenus à le contacter par SMS. Dans la conversation que vous retranscrivez, on vous sent un peu fasciné, presque admiratif du personnage…

J’ai toujours aimé les films d’espionnage et les livres de John le Carré. Avec Pini Zahavi, nous sommes pour moi dans cette dimension: on ne peut jamais être sûr de rien. On parle de quelqu’un qui a construit un empire dans le football sud-américain en passant par ses relations en URSS; de quelqu’un qui dit avoir joué un rôle décisif dans la négociation de la fin du blocus commercial d’Israël en URSS. C’est stimulant à étudier.

Mais Pini Zahavi, c’est le serpent dans Le livre de la jungle. Il est très charmeur et peut vous embobiner en cinq minutes. Lorsque j’ai pu l’interroger, j’ai utilisé les mêmes méthodes: une flatterie, une question qui dérange. Alors, de l’admiration, non: je respecte l’intelligence de l’homme et sa diplomatie, mais il a fait des choses abjectes. Par contre, une chose est claire: lorsqu’il se retirera, ce sera le pugilat général pour récupérer la place qu’il laissera libre.

Vous expliquez que Pini Zahavi a déjà formé la prochaine génération d’agents…

Avant lui, il y a eu Juan Figer, qui a créé les règles du jeu auquel tout le monde s’adonne aujourd’hui. Il a réalisé plus de mille transferts, il a inventé la tierce propriété et tout le reste. Tous les agents se sont inspirés de lui. Pini Zahavi a développé le modèle et, comme il le dit lui-même, 90% des super-agents actuels ont été ses «étudiants». Il y a Kia Joorabchian, un Iranien qui peut faire figure de prototype: polyglotte et de bonne compagnie, mais surtout insaisissable. On lui connaît quatre identités différentes, il dit tout et son contraire lorsqu’il s’exprime en public, il brouille les pistes. Et puis il y a aussi Fali Ramadani, un Albanais qui selon moi sera le véritable successeur de Pini Zahavi. Il est brillant, bosseur et tout le monde se met au garde-à-vous devant lui.

Quel regard les footballeurs portent-ils sur ce petit monde, où peut se décider leur destin sportif?

Il y a tous les profils. Mais pour la plupart, les joueurs ne s’y intéressent que de loin. Cela leur échappe un peu. Eux, ce dont ils ont envie, c’est de jouer au football.


A lire. «La Mano Negra», de Romain Molina (Hugo Doc, 2018), 281 pages.