Destin de champion

Roman Valent, à son corps défendant

Celui que l’on présentait comme le nouveau Federer n’a jamais eu une santé à la hauteur des espoirs nés au lendemain de sa victoire à Wimbledon chez les juniors. Interdit de sport depuis deux ans, Roman Valent vit désormais le tennis par procuration

Ils ont tous été au sommet de leur sport, du tennis au football en passant par le judo et l’athlétisme. Aujourd’hui reconvertis, ils reviennent pour «Le Temps» sur leur carrière parfois mémorable.

Il a cherché un endroit qui conviendrait pour discuter, un peu à l’écart, un peu à l’ombre, un peu en surplomb. C’était principalement pour pouvoir parler sans déranger les joueurs, tout en gardant un œil sur la rencontre, décisive pour la première journée des Interclubs, où son équipe du TC Seeblick se déplaçait au parc des Eaux-Vives. Son poste d’observation était aussi une transposition de son parcours, une mise en perspective physique de sa situation.

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Aujourd’hui, Roman Valent a pris de la hauteur et du recul mais il n’a jamais vraiment coupé avec le tennis. Il est un peu surpris, agréablement surpris, que l’on se souvienne encore de lui en Suisse romande. «C’est tellement loin, tout ça…» souffle-t-il en français. «Tout ça», c’est un rêve envolé, ou plutôt meurtri, blessé et finalement abandonné. Le rêve d’une carrière dans le tennis professionnel, que l’on a sans doute imaginée trop belle pour lui mais qui ne méritait pas d’être aussi cruelle.

Un prodige à la santé fragile

Roman Valent est devenu en 2001 le troisième joueur suisse à remporter le tournoi juniors de Wimbledon, après Heinz Günthardt (1976) et Roger Federer (1998). Il est l’un des sept joueurs suisses à avoir inscrit leur nom au palmarès d’un Grand Chelem juniors, avec également Martina Hingis, Stan Wawrinka et Belinda Bencic. En attendant de voir ce que deviendra Rebeka Masarova, vainqueur de Roland-Garros en catégorie juniors en 2016 pour la Suisse et qui joue désormais sous les couleurs de l’Espagne, Roman Valent est le seul qui n’a pas confirmé chez les adultes.

Il n’y a jamais aucune garantie en la matière. La précocité peut parfois être confondue chez les juniors avec le talent. Et puis, à l’âge adulte, d’autres facteurs entrent en ligne de compte: la maturité, la force de caractère, la résistance à la pression, la force physique. Roman Valent avait suscité de très grands espoirs parce que son titre apparaissait trois ans seulement après celui de Roger Federer, et quelques jours après la victoire mythique du Bâlois sur Pete Sampras en huitièmes de finale de Wimbledon. En 2001, personne ne parlait jamais de Stan Wawrinka mais tout le monde voyait Roman Valent, six fois champion national chez les jeunes, marcher sur les traces de Federer. Il avait tout. Tout sauf la santé.

Des cicatrices comme trophées

A 35 ans, Roman Valent est plus jeune de deux ans que Roger Federer mais il a arrêté sa carrière en 2012 et présente un tout autre palmarès: trois opérations du genou, deux à l’épaule, une mononucléose infectieuse. Ses trophées sont des cicatrices sur son corps et il goûte aujourd’hui davantage à la rançon de la gloire qu’à son prize-money. «Depuis un an et demi, je ne fais plus de sport du tout, explique-t-il. Mon médecin me l’a interdit.» S’il l’oublie, son corps se charge de le lui rappeler: «Parfois, pendant les entraînements que je donne, il m’arrive d’oublier et, instinctivement, de courir pour suivre une balle au filet. Le soir, j’ai mal au genou.»

Pas plus que ses médecins, il ne peut expliquer l’origine de ses problèmes physiques. «Je connais des sportifs qui ont beaucoup plus sollicité leur corps et qui n’ont jamais eu de problèmes, d’autres qui ont fait moins et ont encore connu pire…» Mettre fin au supplice était devenu une évidence. L’accepter a été un long processus. Il ne fallait pas juste renoncer à la gloire, ou au tennis professionnel, ou même au tennis; il fallait renoncer au sport tout court. «Pendant longtemps, la sensation était horrible. Le sport, c’est d’abord des émotions et j’en étais privé, alors que j’avais fait ça toute ma vie.» Il compense en entraînant les autres, mais là aussi l’équilibre a été difficile à trouver. «J’ai dû apprendre à penser pour les autres. Pendant si longtemps, tout n’avait tourné qu’autour de moi.»

«Je me suis mis trop de pression»

Il tient sa première raquette à l’âge de 3 ans, encouragé par sa mère, Tanja, une ancienne gymnaste. A 10 ans, il s’entraîne tous les jours et rêve de devenir professionnel. «Etre professionnel, c’est gagner sa vie grâce au tennis», prévient son entraîneur, Urs Walter. A 18 ans, c’est déjà presque le cas alors qu’il n’a aucun point ATP. Autour de lui, on trouve alors des noms prestigieux comme celui de Melanie Molitor, la mère de Martina Hingis, et Pavel Daron, ancien sparring-partner de la championne. L’ancienne skieuse Hanni Wenzel, reconvertie dans le marketing sportif, le soutient financièrement pendant trois ans.

La success-story ne va pas plus loin que le 300e rang mondial, en 2002. «Je me suis mis trop de pression, dira-t-il plus tard. Je pensais qu’après Wimbledon, tout devait aller plus vite.» Seuls les ennuis de santé se sont enchaînés. En 2006, il profite d’une blessure à une épaule pour finir sa maturité. A l’été 2008, il donne la priorité à ses études commerciales. En 2009, il entraîne son jeune frère Daniel, puis revient sur le circuit en juillet. Deux mois plus tard, il joue son premier et unique match sur le circuit ATP, à l’Open de Moselle (défaite contre le Français Marc Gicquel). Il est champion de Suisse indoors en décembre et se remet à y croire, à 26 ans.

«J’ai rêvé du tennis presque tous les soirs pendant neuf mois»

Le 8 juin 2010, Roman Valent, 350e joueur mondial, 5e suisse, est opéré du genou pour la deuxième fois. Deux mois plus tôt, il a dû abandonner lors d’un tournoi en Equateur, incapable de plier sa jambe. Lorsqu’il se fait opérer une troisième fois en 2012, c’est pour sa vie d’après. «J’ai rêvé du tennis presque tous les soirs pendant neuf mois.»

En 2016, Roman a repris l’école de tennis de son entraîneur Urs Walter. Il l’a rebaptisée «Progressive Tennis Academy» et promet «un encadrement ciblé et adapté à leur âge» aux meilleurs espoirs de la région de Zurich. L’académie est partenaire de SwissTennis. Le jeune entraîneur y suit notamment Marc-Andrea Hüsler depuis ses 15 ans. Le gaucher, meilleur jeune joueur suisse à l’heure actuelle à 22 ans, a fait mieux que son coach début juillet en remportant un match ATP, contre Feliciano Lopez au tournoi de Gstaad. «Il a un très bon service et un grand coup droit mais son point fort, c’est le mental. Il reste focalisé en toutes circonstances et n’abandonne jamais», se réjouit Roman Valent, qui l’a accompagné à Gstaad. Sans nostalgie. «C’était comme des vacances.»


Profil

1983 Naissance à Zürich.

1986 Commence le tennis avec sa mère.

2001 Remporte le tournoi juniors de Wimbledon le jour de ses 18 ans.

2002 300e joueur mondial. Son meilleur classement.

2008 Arrête le tennis.

2009 Reprend le tennis.

2012 Troisième opération, arrête définitivement sa carrière.

2018 Capitaine du TC Seeblick, vainqueur des Interclubs de LNA.

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