«C'était de la folie! J'ai ouvert la porte à 10 heures et vingt minutes plus tard, tout était terminé...» Pour Châtel-Saint-Denis et son syndic François Genoud, l'Euro a déjà commencé. Le tournoi a même connu un pic émotionnel, samedi matin, à l'heure de distribuer - gratuitement - les 4500 sésames qui donneront accès aux entraînements publics de l'équipe de France. «L'ambiance était bon enfant, même si j'ai été hors de moi en constatant que des gens revendaient les billets pour 10 euros, voire 50 francs, au premier pâté de maison», poursuit l'élu de cette «petite commune de 5250 habitants qui s'apprête à jouer dans la cour des grands».

Outre la Suisse de Köbi Kuhn, sept autres sélections nationales ont choisi d'établir leur camp de base sur sol helvétique. Quatre en Suisse romande (lire l'encadré), deux au Tessin (l'Allemagne à Ascona, la Suède à Lugano), et la Roumanie à Saint-Gall. Autant de délégations à choyer et à protéger des nuisances extérieures; un maximum de retombées médiatiques à encaisser. «C'est important en termes d'image et de prestige, on attend les télévisions et quelque 150 journalistes par jour», abonde Patrice Iseli, chef du service des sports de la Ville de Lausanne, hôte des Pays-Bas. «Leur venue est une tradition qui nous honore: ça veut dire qu'on les reçoit bien.»

Les stars néerlandaises avaient déjà fait étape sur les bords du Léman avant l'Euro 2004 et le Mondial 2006. Le stade de la Pontaise, drapé en orange pour l'occasion, sera agrémenté d'un espace d'accueil et de restauration pour les médias. La vétuste enceinte olympique sera-t-elle assaillie par les quelque 30000 supporters de Ruud van Nistelrooy & Cie attendus en Suisse? Selon Patrice Iseli, la première séance du 5 juin à 18h, gratuite, ne devrait donner lieu à aucune émeute: «On espère avoir du monde, mais d'après les informations dont dispose la police, ce ne sera pas la déferlante. Après, si l'équipe réussit un bon début de tournoi...» Des terrains supplémentaires, de part et d'autre du camping de Vidy, sont prévus en cas d'afflux massif. Mais les fans «oranje» planteront plutôt les tentes dans les environs de Berne, où leurs favoris joueront les trois matches de poule.

Du côté de Nyon, où s'entraînera la Turquie, on ignore aussi à quoi s'attendre au niveau des affluences. «Les informations sont très contradictoires», raconte Olivier Mayor, municipal en charge des sports. «Des gens nous disent que la capacité du stade [environ 7000 places] ne sera pas suffisante, alors que la Fédération turque estime qu'il n'y aura guère plus de 150 personnes. Comme nous ne pouvons pas prendre le moindre risque, nous nous préparons à la première option. Au niveau logistique, nous sommes prêts. Avec le Paléo Festival, on est rodés, d'autant que nous avons déjà accueilli ici des équipes comme le Real Madrid ou la Juventus.»

Des souvenirs émus du Real: voilà qui nous mène tout droit à la Maladière. Le stade neuchâtelois, que Xamax a eu tant de mal à remplir cette saison, affichera complet lors des deux représentations publiques du Portugal. Vingt-quatre mille billets en tout, 16 francs pièce. La valeur des arabesques signées Cristiano Ronaldo? Non, le coût engendré par la pose d'une pelouse naturelle par-dessus l'artificielle - 350000 francs. La Ville ira jusqu'à mettre en vente des bribes du terrain sanctifié par les crampons de la Selecção, histoire de mieux rentrer dans ses frais.

«Evénement exceptionnel», «immense fierté», «aux anges»... A Nyon, comme à Châtel-Saint-Denis ou Lausanne, on piaffe. Mais les réjouissances s'accompagnent de contraintes, rayon sécurité notamment. «On s'attend à être confrontés à des imbécillités, à des excès d'enthousiasme et d'alcool», explique Pascal Luthi, porte-parole de la police neuchâteloise. «Mais on aborde l'événement de façon sereine. Nous ne sommes pas dans une problématique de hooliganisme, mais de gestion d'une foule festive. Ici, ce sera la fête des vendanges tous les soirs.»

Détail: l'expérience pourrait durer près d'un mois, alors que les libations de septembre sont éclusées en trois jours. Inconvénient: l'hôtel des Portugais, un Beau-Rivage dur à accoster puisque les bateaux ne pourront s'approcher à moins de 300 mètres de la rive, se situe en plein cœur de la cité. Et les exigences formulées en matière de calme et d'isolement contraignent les autorités à des mesures fâcheuses. Circulation bloquée, manque à gagner pour les commerçants, grogne chez les usagers... Réponse d'Antoine Grandjean, directeur de Police, dans les colonnes de L'Express: «Le rôle de la Ville se résume à ce que le séjour de l'équipe se déroule de façon optimale. Et nous jouons gros. Si cela devait mal se passer, le retour de manivelle serait terrible.»

Si l'UEFA mandate des sociétés privées afin d'assurer la sécurité des champions dans les stades, lors des entraînements et dans le périmètre de leur hôtel, les autorités locales doivent maîtriser l'ensemble des espaces publics. «Des moyens exceptionnels ont été alloués aux villes hôtes de l'Euro, mais pas à nous», précise Pascal Luthi. «Il y aura beaucoup de boulot et pas de congé, parce qu'on ne peut inventer des policiers qu'on n'a pas. On ne crie pas au loup, mais les effectifs sont courts.»

Il n'empêche: les sourires sont larges sur les lieux d'accueil. Car la mission est noble. «Nous sommes face à un très chouette défi», conclut Olivier Mayor, en allusion aux incidents qui opposèrent Suisses et Turcs en 2005 à Istanbul. «Le fait qu'ils viennent chez nous prouve qu'ils ne sont pas restés scotchés sur cette page noire. Voilà une occasion idéale de dépasser tout ça.»