Romuald Bonvin cultive le paradoxe. Le recordman du monde du kilomètre lancé en ski-bob (184,9 km/h) n'est pas, comme la plupart des athlètes de haut niveau, obnubilé par la compétition, encore moins par l'argent. Nanti d'un seul sponsor, il se finance en grande partie lui-même. Il pratique son sport par passion, depuis l'enfance, parce qu'il possède «le virus de la vitesse». Pourtant, c'est dans un environnement hautement technologique, au laboratoire d'aérotechnique de l'Ecole d'ingénieurs de Genève, qu'il s'apprête à effectuer des tests en soufflerie avec un nouveau carénage qui devrait lui permettre de passer la barre des 200 km/h. Ici, le professionnalisme s'érige en dogme.

La contradiction n'est qu'apparente. A une telle vitesse, la simplicité du sport pratiqué pour le plaisir et la lutte contre soi-même plutôt que contre des concurrents deviennent indissociables d'un entraînement, d'un matériel et d'une technologie dignes du plus grand professionnalisme.

Lorsque le ski-bob se lance à l'assaut du kilomètre lancé, il passe du statut de sport facile d'accès à celui de discipline extrêmement dangereuse. La moindre négligence peut s'avérer dramatique. A la violence que représente une chute à plus de 180 km/h, il faut ajouter les risques de se faire percuter par l'engin. Et comme, une fois le «run» entamé, il est impossible de stopper la descente…

La fiabilité du matériel est par conséquent vitale, alors que la musculature des jambes s'avère essentielle pour absorber les vibrations et maintenir sa ligne. A une telle vitesse, un vent latéral de 5 km/h seulement contraint le recordman du monde à ne pas s'élancer. En outre, un mouvement minime de la tête ou d'un bras risque de le déporter d'une quinzaine de mètres. Il déboule en effet à la vitesse d'un parachutiste en chute libre.

C'est précisément pour cette raison que le professionnalisme, et l'argent qu'il véhicule, n'intéresse pas Romuald Bonvin. «Si je disposais de plusieurs sponsors, je ne pourrais plus décider comme je le fais à présent de ne pas prendre un départ lorsque tous les paramètres de sécurité ne sont pas réunis.»

Un entraînement plus poussé que celui de ses concurrents n'explique qu'en partie son actuelle suprématie. Son souci des détails cause également l'incroyable écart qui le sépare de ses concurrents. Les plus proches plafonnent aux environs des 150 km/h. Et c'est ce même souci qui le privera probablement de contradicteurs lors des prochains championnats du monde du kilomètre lancé qui se dérouleront du 31 mars au 6 avril 2001 aux Arcs: la limite de qualification est fixée à 180 km/h, soit 4 km/h de moins que son propre record du monde.

Mais Romuald Bonvin n'en a cure. Au lieu de s'éparpiller à se comparer à d'autres, il peut se concentrer sur la performance pure. Les deux éléments qui retiennent son attention sont la promotion de son sport et ses propres limites. Aux Arcs, il tentera donc de les repousser une fois de plus, pour la beauté du geste.