Première surprise: la dentition. Une petite avance sur le gâteau. L'expression affirmée d'une espièglerie désuète, une sorte de gaieté incurable que son détenteur trimbale sans vergogne. Deuxième surprise: le jeu. Bien plus que du football. Le dribble est irrévérencieux, la foulée allègre, le geste d'une pureté subliminale. Tout dans cette sarabande transpire les joies de l'existence.

Ronaldo de Assis Moreira, nom de scène Ronaldinho, gamin de Porto Alegre, a passé les vingt-quatre premières années de sa vie à jouer. Plus prosaïquement, il est l'épicurien le mieux payé du monde. Il avoue des inclinations irrépressibles pour la plage, les boîtes de nuit, la gaudriole et la balle. Un ou deux soirs par semaine, il fait commerce de sa dextérité devant les 90 000 socios du Camp Nou, le visage fendu d'un sourire fripon. Il est tout. Artiste aux aspirations frivoles. Grand instigateur du renouveau barcelonais. Fiancé de toute une ville qui, peu à peu, adopte son salut distinctif, «le signe du surfeur», pouce et auriculaire pointés vers le ciel. «Il est le dernier footballeur romantique», assène Romario, glorieux ancêtre brésilien.

Dans le jeu effronté de Barcelone, sa liberté de mouvement est totale, affranchie de toute pingrerie tactique. «La seule consigne que je lui donne est: fais ce dont tu as envie», reconnaît sans peine Frank Rijkaard, l'entraîneur des «Blaugrana». Ronaldinho, joueur-né, appartient à une espèce rare. Il incarne le talent sous ses formes les plus désinhibées et singulières, la perfection dans toute sa prodigieuse évidence. «Il est impressionnant», a proclamé Pelé, comme pour l'adouber.

Ronaldinho, parfois, traîne les pieds. Certes. Pour la partie individuelle de son entraînement, l'hédoniste avait choisi d'exercer sa virtuosité sur les plages de Barcelone, lesquelles, malgré un lointain cousinage avec les sables de Copacabana, réveillent en lui les effluves de son enfance buissonnière. Pas de chance: le Brésilien en est sorti amoindri, presque inopérant, et il a écopé d'une peine de gazon ferme – le pire châtiment qu'un pragmatique puisse infliger à un disciple du jeu.

En gage de sa personnalité empirique, Ronaldinho s'était signalé à l'attention planétaire d'un but surréaliste – lob, aile de pigeon, frappe croisée – contre le Venezuela, en 1999. La seule autorité dont il se réclame est sa famille. Son père s'est noyé dans une piscine quand il avait 8 ans, probablement à la suite d'une crise cardiaque. Depuis, Ronaldinho emporte toujours avec lui une cassette vidéo de leur bref passé en commun, et la visionne à chaque fois qu'il revêt le maillot de la «Seleçao».

Joao Assis de Moreira, soudeur sur des chantiers navals, n'a pas vécu assez longtemps pour voir son rêve s'accomplir. Il n'était pas fou. Il savait que sous des bouclettes folâtres et des dehors insouciants, son petit dernier deviendrait un grand; peut-être même le meilleur d'entre tous. Le môme était encore plus doué que son frère aîné, Roberto, maître à jouer du FC Sion sous l'ère Constantin première du nom. A la mort de leur père, ledit Roberto Assis est devenu le tuteur, le paradigme, puis l'agent du prodige. «Il était mon soleil, mon idole. Je voulais devenir aussi fort que lui», répète sans cesse Ronaldinho.

Un jour, un reporter suggéra que son père fut gardien de but, ce dont «Ronnie» se sentit profondément offensé. «Impossible, s'est-il rembruni. Dans la famille, il n'y a jamais eu de gardien. Si l'un de nous avait voulu le devenir, nos parents lui auraient dit: «Il vaut mieux que tu ailles à l'école.» Loin de se résigner à cette sotte idée, Dona Miguelinha, mère bienveillante, a laissé libre cours à la relation étroite, charnelle, que son cadet entretenait avec le football: «Le ballon ne le quittait jamais. Au petit déjeuner, il le tenait entre les jambes. Sur le chemin de l'école, il le calait sous le bras. Au lit, il l'appuyait contre sa tête.»

Le temps d'un hiver à Sion, le surdoué, à défaut de céder aux ardentes convoitises de Constantin, a distrait le landernau, notamment l'entraîneur des juniors C, Didier Papilloud, cité par L'illustré: «Avant l'entraînement, Ronaldinho jonglait tout au long des 400 mètres qui séparaient le garage du terrain. Et toujours avec le sourire, comme aujourd'hui.» D'autres témoignages racontent son aisance technique désespérante, étalée avec beaucoup d'esbroufe, sans effort. Les plus agacés prédirent au virtuose une carrière de phénomène de foire.

Plutôt que s'engager dans un cirque, Ronaldinho a signé au FC Barcelone pour 27 millions d'euros. Le Real Madrid y a renoncé après qu'un membre de son service marketing, évoquant une «rustrerie» notoire, eut jugé le personnage inadéquat. L'autre acquéreur déclaré, Manchester United, a trop marchandé. Barcelone lui-même voulait David Beckham, mais il ne l'a pas eu. Tous avaient eu vent des fredaines parisiennes de Ronaldinho, coureur de jupons aux «Bains-douches» bien avant de se soustraire au marquage à la culotte de ses adversaires au Parc des Princes, pour la plus grande rage de son entraîneur au PSG, le bouillonnant Luis Fernandez.

La Catalogne s'est éprise de ce mutin rieur qui chante, jongle et badine en toutes circonstances, un enfant de la balle promis à la gaieté éternelle, «jamais nerveux», dit-il, aussi émancipé en Ligue des champions qu'à la plage. L'hommage le plus touchant est celui de Carles Puyol, capitaine emblématique de Barcelone: «Ronaldinho ne nous permet pas seulement de gagner des matches, mais de nous élever spirituellement. Jamais je n'avais rencontré un personnage comme lui. Il est toujours de bonne humeur.»