Football

Rosario, centre du monde

Messi, Di Maria, Mascherano, Batistuta, Valdano, Kempes. Bielsa, Sampaoli, Pochettino, Menotti. En termes de quantité, de qualité et d’influence, l’impact de la troisième ville d’Argentine sur le football mondial est énorme

Pour le retour de Marcelo Bielsa en Ligue 1, nous republions cet article décrivant l’influence de Rosario sur le football moderne.

La ville argentine de Rosario est au football ce que la gare de Perpignan était à Salvador Dalí: une «extase cosmogonique», la source d’une «intense et géniale éjaculation mentale», le «centre cosmique de l’univers». Oui, n’en déplaise à Madrid, Londres, Zurich et même Buenos Aires, le centre de gravité de la planète foot se situe à Rosario, province de Santa Fé, cœur de la Pampa humide, troisième ville d’Argentine.

Le meilleur joueur du monde, Lionel Messi, est né à Rosario. Le meilleur entraîneur du monde, Marcelo Bielsa, vient de Rosario. Les entraîneurs actuellement les plus convoités, Jorge Sampaoli (Séville, désiré par la sélection argentine et le FC Barcelone), Mauricio Pochettino (qui fait mieux en Premier League avec Tottenham que Guardiola, Klopp, Mourinho et Wenger) et Eduardo Berizzo (qui a hissé le Celta Vigo en demi-finale d’Europa League contre Manchester United) sont tous passés par Newell’s Old Boys, l’un des deux clubs de cette ville de 1,2 million d’habitants.

Si Sampaoli est nommé à la tête de l’Albiceleste, il deviendra le troisième sélectionneur rosarino (habitant de Rosario) consécutif, après Edgardo Bauza (2016-2017) et Gerardo «Tata» Martino (2014-2016), que Messi plaça à la tête du Barça lors de la saison 2013-2014. Un autre rosarino a dirigé le Barça et la sélection: Cesar Luis Menotti, tecnico des champions du monde 1978, issu lui de l’autre club, Rosario Central. Cet esthète et intellectuel initia au début des années 1980 un courant de pensée philosophico-tactique, le menottisme, qui fut ensuite porté et nourri par les écrits d’un autre ancien attaquant (champion du monde en 1986) puis entraîneur (Real Madrid): Jorge Valdano. Valdano, enfant de Rosario (Newell’s).

Snobisme et culte de l’esthétisme

Bien sûr, d’autres pays, d’autres villes ont sorti quantité de grands joueurs et entraîneurs. Mais peu concentrent autant de personnalités marquantes que la cité natale du Che (un supporter revendiqué de Central). Mario Kempes, le buteur extatique du Mundial 78, Gabriel Batistuta, figure christique des années 90 ou Javier Mascherano, «Jefecito» (le petit chef): tous footballeurs ardents, tous prêts à laisser leur âme sur le terrain. Tous de Rosario. «Il y a toujours eu chez nous un culte de l’esthétique, de la beauté, du style, et même un certain snobisme à l’égard de l’autre football, celui de Buenos Aires», disait Valdano en 2015 à Onze Mondial.

A priori, le football ne dit rien qui vaille dans cette ville où l’on est soit «lépreux» (supporter de Newell’s, abrégé «Ñiuls») ou «canaille» (supporter de Rosario Central). L’origine de ces étranges surnoms remonte aux années 1920: un match de charité au profit de la lutte contre la lèpre est organisé: ceux de Newell’s jouent le jeu, pas ceux de Central, traités alors de canailles. Depuis, le derby entre les jaune et bleu (Rosario Central) et les rouge et noir (Newell’s Old Boys) est considéré comme le clasico le plus chaud au monde.

«Le clasico ou des balles»

«Être de Rosario, c’est une façon exagérée d’être Argentin», a écrit Jorge Valdano. Dans cette ville a été fondée en 1998 l’Eglise maradonienne, qui célèbre très religieusement le culte de l’éphémère joueur de Ñiuls (cinq matchs en 1993). Ici, un père hincha (supporter) de Rosario Central n’a pendant trois mois pas adressé la parole à son fils de dix ans, le futur international Cristian «Kily» Gonzalez, parce qu’il avait marqué un but pour Newell’s contre Central en juniors E. Ici, des «lépreux» ont tiré des coups de feu sur la maison de la grand-mère de Maxi Rodriguez – pourtant de Ñiuls - et peint sur son mur: «Le clasico ou des balles».

A Rosario, des supporters de Central commémorent chaque 19 décembre la «palomita de Poy», célèbre but marqué d’une tête plongeante par Aldo Poy lors d’un derby en 1971. L’écrivain et dessinateur Roberto Fontanarossa en a tiré un conte célèbre, «19 de diciembre de 1971», l’histoire du vieux Casale, un cardiaque que des «canailles» amènent au match «parce qu’il n’a jamais vu Central perdre un clasico». L’équipe gagne et le vieux meurt de joie. «Une mort de rêve», conclut Fontanarossa. «A Rosario, la passion est démesurée», admettait dans une interview à BeIn Espagne Jorge Sampaoli, qui s’est lui-même fait connaître en grimpant dans un arbre pour continuer de diriger la partie de laquelle il venait de se faire expulser.

Une ville comme un club

«Pour moi Rosario est une ville différente, expliquait El Flaco Menotti à la revue El Grafico. C’est comme un quartier géant de Buenos Aires, comme un quartier géant du nord de l’Argentine. Si on joue un Central – Newell’s, je suis de Central mais si on joue un Newell’s – Boca, je m’en remets à ma moitié rosarina.» «Rosario est comme Buenos Aires, très italienne, portuaire, mais en plus petit, décrivait Roberto Fontanarossa, décédé en 2007. Sa taille donne à la ville les caractéristiques d’un club.» Ou plutôt de deux.

Dans cette ville de province, le football a peu de concurrence et le passionné une seule alternative pour déterminer son identité, même si les plus de 40 ans ne peuvent croire que des jeunes de la ville se baladent avec des maillots du Barça.

Ancien correspondant en Argentine de L’Equipe et France Football, Florent Torchut a été frappé par la partition stricte de la ville. «Quand vous vous baladez à Rosario, le football est omniprésent. Les murs, les poteaux électriques, les balcons des maisons… Dans les quartiers populaires comme dans le centre-ville, plus riche, c’est la «guerre» des couleurs. Les conversations sont très enflammées. Il n’y pas de place pour la demi-mesure, les supporters des deux clubs sont complètement dingues de leur équipe. Le sentiment d’appartenance est extrêmement fort, ce qui donne lieu parfois à des situations de grande violence.»

L’influence de Marcelo Bielsa

L’influence de Rosario sur le football moderne s’explique depuis une quinzaine d’années par les fruits du travail de Marcelo Bielsa à Newell's Old Boys, d’abord chez les jeunes puis à la tête de l’équipe première (de 1990 à 1992). Cet entraîneur génial et obsessionnel a changé pour longtemps l’image et l’impact du football rosarino. Même ceux de Central en conviennent. Depuis 2009, le stade porte son nom. Lorsque Ñiuls est champion d’Argentine en 1991 puis finaliste de la Copa Libertadores en 1992 avec Bielsa, Tata Martino, Mauricio Pochettino et Eduardo Berizzo sont sur le terrain. Sampaoli n’est pas loin et s’abreuve, comme tous, des leçons du maestro.

«El Loco» Bielsa (le fou) a revigoré un système de détection et de formation des jeunes talents qui, historiquement, a toujours été très performant. «À la Coupe du monde 2014, sept des vingt-trois internationaux argentins étaient issus de Rosario et des environs, observe Florent Torchut. Les deux clubs se disputent les meilleurs jeunes footballeurs de la région, au point même de siphonner le réservoir de Cordoba, à environ 400 km à l’ouest. A Rosario, les clubs amateurs sont hyper-structurés et les méthodes d’apprentissage dignes des meilleures écoles de football. Lorsque de jeunes joueurs sont captés par Central ou Newell’s, comme ce fut le cas pour Messi ou Di María, par exemple, ils ont déjà acquis les bases du jeu.» Et peuvent partir à la conquête du monde.

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