Nico Rosberg a toutes les cartes en main pour devenir champion du monde de Formule 1. Trente-quatre ans après son père Keke, dix ans après ses débuts dans la catégorie. L’Allemand compte cette saison neuf victoires et douze podiums en dix-sept Grand Prix. Aucun pilote n’a jamais manqué le titre en ayant fait aussi bien. Mais aussi encourageantes que soient les statistiques, il reste quatre courses, cent points en jeu et, avant le Grand Prix des Etats-Unis à Austin dimanche, il n’en a que 33 d’avance sur son coéquipier Lewis Hamilton. Sur les circuits, l’affaire restera incertaine tant que le triple champion du monde britannique (2008, 2014, 2015) ne sera pas mathématiquement hors-jeu. Mais en dehors, tout est réglé: l’amitié des deux hommes a viré cette année à la rivalité. Et il ne faut pas se mentir: le sport automobile n’attendait que ça.

Depuis 2008, la Formule 1 a perdu un tiers de ses téléspectateurs pour n’en réunir que 400 millions en 2015. La baisse de popularité se confirme autour des circuits. Les observateurs attribuent la lassitude du grand public à des changements de règlements malvenus et trop fréquents, mais surtout à l’absence de suspense. De 2010 à 2013, l’Allemand Sebastian Vettel a été sacré quatre fois. Puis Lewis Hamilton a enchaîné deux titres. «Quel est l’intérêt lorsque vous savez de manière presque sûre que Lewis Hamilton va probablement placer sa monoplace en pole et gagner la course et que l’autre Mercedes sera sur le podium?», déplorait Bernie Ecclestone en début d’année dans le Daily Mail.

Besoin de héros

Le grand patron de la Formule 1 n’était pas le seul à regretter un championnat du monde trop prévisible. «Ce que vous voulez voir, ce sont des rivalités et des luttes, haranguait l’ancien pilote Jacques Villeneuve en 2014. Des gars fâchés de ne pas avoir gagné.» Bref, du caractère. Des fortes têtes. Des mauvais perdants. Comme quand, en 1997, la lutte pour le titre menait le Canadien et Michael Schumacher au contact à Jerez. «C’est ce qui fait que les gens vous aiment ou vous détestent. Mais vous ne laissez personne indifférent. Les gens veulent voir un bon spectacle, mais ils sont intéressés s’il y a des héros.»

L’histoire du sport se nourrit des grandes rivalités. Elles dépassent parfois largement les enjeux sportifs eux-mêmes. Il est aujourd’hui possible de ne pas connaître la règle du hors-jeu ou le vainqueur de la Coupe du monde de football 2010 tout en prenant parti avec ferveur pour Cristiano Ronaldo et Lionel Messi, entre qui se joue le match d’une époque.

Pour qu’une rivalité marque les esprits, deux sportifs exceptionnels à l’assaut du sommet ne suffisent pas; il faut qu’ils représentent les deux pôles d’un même antagonisme, qu’ils incarnent la rencontre des mondes. Mohammed Ali versus Joe Frazier, plus que trois rencontres sur le ring dont le «combat du siècle», c’est le champion olympique qui a refusé de combattre au Viêtnam contre le boxeur dépolitisé; c’est la fierté afro-américaine contre, écrivent certains journaux, «un champion blanc dans un corps noir».

Plus que du sport

Dans les années 60, les cyclistes Raymond Poulidor et Jacques Anquetil, deux champions issus du monde rural, disputent sur route le match des traditions séculaires face à la modernité et divisent une France en transformation. «Poulidor est la figure du paysan résigné, qui ne se fait pas d’illusion. […] Anquetil est le symbole d’une économie de marché, spéculative, entreprenante», estime l’historien Michel Winock dans «Histoire du Tour de France», de Jean-François Mignot (2014).

Au sein d’une Italie férue de motocyclisme, Max Biaggi était au début des années 2000 la légende confirmée que faisait vaciller le jeune talentueux et extraverti Valentino Rossi. Ironie de l’histoire: «Il Dottore» se retrouve actuellement à camper le rôle inverse face à Marc Marquez en MotoGP, la rivalité latine entre les péninsules transalpine et ibérique en prime. Dans toutes les situations, les fans encouragent un sportif autant qu’ils défendent leurs propres valeurs.

Jacques Villeneuve réclamait «des héros». Des idéaux-types. Nico Rosberg et Lewis Hamilton remplissent le cahier des charges. D’un côté, le fils d’un ancien champion du monde allemand de Formule 1 qui grandit à Monaco et fréquente les meilleures écoles. De l’autre: un gamin de la campagne anglaise d’origine immigrée qui se découvre le gène du pilotage sur un circuit de karting pour touristes en Espagne. Opposition parfaite: le prodige du sérail contre le gamin qui en force la porte. Ils font connaissance tôt au sein de la même équipe de karting que, rappelle L’Equipe Magazine, Rosberg-père avait suggéré à Ron Dennis de créer en pensant y placer son fils. Le petit Lewis avait de son côté été voir le patron du groupe McLaren en personne à l’âge de 10 ans pour lui dire qu’il avait besoin d’aide: son papa Anthony cumulait jusqu’à trois boulots pour financer ses saisons.

Comme les contraires s’attirent, les deux deviennent amis. En 2007, premier Grand Prix en Formule 1 et premier podium pour Lewis Hamilton. «J’ai hâte d’y remonter. Lorsque ce sera avec Nico, ce sera le pied.» En 2014, quand Mercedes commence à écraser la catégorie, ils sont réunis dans la même équipe. Supérieurs. Mais désespérément lisses. «Quand deux coéquipiers sont sur le podium et que celui qui est deuxième se dit heureux d’avoir été battu par son coéquipier… je m’excuse, mais je n’y crois pas», lâchait Jacques Villeneuve. Cela n’aura duré qu’un temps. Accrochages en Espagne en mai, en Autriche en juillet. Tôle et camaraderie froissées. «Il y a toujours eu une certaine rivalité entre nous, à la différence qu’à l’époque il n’y avait pas l’influence d’une équipe, des médias et de l’argent, glissait dernièrement Nico Rosberg au Guardian. Notre rivalité nous empêche aujourd’hui d’être amis.»

Mercedes sans parti pris

Ils sont loin d’être les premiers à croiser le fer au sein de la même équipe. Cela envenime parfois la situation, comme lorsque Nigel Mansell affirmait en 1990 que Ferrari réservait une meilleure voiture à Alain Prost. Mercedes, d’ores et déjà champion des constructeurs pour la troisième année consécutive, gère la lutte pour le titre de ses deux pilotes sans que sa propre image en pâtisse, avec l’équité sportive érigée en valeur cardinale. En début de saison, des mécanos ont mutuellement changé de camp. «Nous ne voulions pas qu’il y ait un Team Rosberg et un Team Hamilton dans le garage», a expliqué à l’AFP un porte-parole de l’écurie allemande après le Grand Prix du Japon.

Comme la boxe ou la moto, la Formule 1 est un terreau particulièrement propice aux grandes rivalités. Les skieurs sont toujours seuls dans le portique de départ. Messi et Ronaldo ne se battent que par statistiques interposées. En course automobile, une vingtaine de fois par année, les pilotes rejouent le match dans la vitesse et le vacarme.

Hier, c’était Lauda-Hunt, Senna-Prost, Hamilton-Alonso. Aujourd’hui, Lewis Hamilton rallume la flamme avec Nico Rosberg. Et demain? Christian Horner, directeur de l’équipe Red Bull, pense tenir avec le prodige Max Verstappen (19 ans) et Daniel Ricciardo (27 ans) un couple d’avenir explosif. «Leur relation est suffisamment jeune pour que ce ne soit pas encore un problème, dit-il à Motorsport.com Mais inévitablement, s’ils font la course l’un contre l’autre lors des deux ou trois ans à venir, s’ils ont pour cible le même bout d’asphalte…» Ils risquent de devenir comme bien d’autres avant eux les meilleurs ennemis du paddock. Et quand les pilotes en vue montrent les dents, fussent-elles de lait, la Formule 1 sourit de toutes les siennes.