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Initiation à une danse cosaque pour un supporter du Maroc. Le folklore cache une réalité plus ambiguë.
© Christopher Furlong/Getty Images

Reportage

A Rostov-sur-le-Don, entre un fouet et le ballon rond

Les supporters de football vont découvrir les fameux Cosaques, une milice folklorique aux contours flous et au passé controversé

Personnages folkloriques ou paramilitaires teigneux? Les supporters de foot débarquant à Rostov-sur-le-Don vont se retrouver face aux Cosaques, un concentré des ambiguïtés de la Russie, oscillant entre soft power et démonstration de force. L’ancienne milice tsariste, ressuscitée ces dernières années dans les régions du sud de la Russie, va contribuer à assurer la sécurité durant les matches de la Coupe du monde à Rostov.

Ils seront 300 en tout à parader entre l’aéroport international Platov (nom d’un général cosaque, mais aussi surnom de Vladimir Poutine du temps de ses études) et le stade. Une cinquantaine d’entre eux formeront une garde montée en tenue d’apparat, les autres seront à pied, en tenue traditionnelle. Leur costume aux couleurs criardes et leur haute coiffe permettront de les différencier des tenues policières ternes et des OMON (policiers antiémeutes) en camouflage urbain.

«La nagaïka est réservée à trois usages: battre sa femme, son cheval et son subalterne»

«Cela fait dix ans qu’on assure la sécurité des matches de foot à Rostov-sur-le-Don», rassure tout de suite Mikhaïl Bespalov, premier adjoint de l’ataman (chef cosaque), confortablement assis dans son bureau situé dans le bâtiment du gouvernement régional, sous un portrait de Vladimir Poutine. «Dix-huit ans», corrige son jeune attaché de presse. «Nous avons récemment accueilli à Rostov deux matches de la Ligue des champions. Les supporters du Manchester avaient peur qu’on les accueille avec des nagaïki [courts fouets traditionnels], mais on leur a distribué du café et des écharpes de supporters. Il n’y a pas eu un seul incident», raconte cet homme enrobé à l’expression débonnaire. «La nagaïka, sachez-le, est réservée à trois usages: battre sa femme, son cheval et son subalterne», plaisante-t-il en regardant en coin son attaché de presse. «Oui, vous pouvez l’écrire!»

Les Cosaques ont fait couler beaucoup d’encre ces derniers mois en Russie. Un groupe d’hommes portant l’uniforme cosaque – et brandissant leur nagaïka – a attaqué le 5 mai une manifestation de l’opposition russe à Moscou. Présent lors de cet événement, Le Temps a observé la coordination entre la police et les Cosaques, qui commandaient ponctuellement aux policiers d’interpeller tel ou tel manifestant. «Nous ne savons pas qui sont ces gens déguisés en Cosaques, se défend Bespalov. On peut acheter nos uniformes dans les magasins de souvenirs.»

«Si nous voyons des gays s’embrasser, nous les dénoncerons à la police»

Début juin, un commandant de la Grande Armée du Don (le mouvement dirigé par Bespalov) a lâché à un journaliste d’opposition: «Si nous voyons des gays s’embrasser, nous les dénoncerons à la police», garantissant à nouveau des gros titres pour les Cosaques. «Il s’est fait piéger par une question incorrecte, se défend encore Bespalov, tout en gardant le sourire. Il faut respecter un cadre moral, il y a des limites… des hommes peuvent s’embrasser lorsqu’ils sont heureux, mais de manière amicale», poursuit-il, précisant que ses Cosaques n’agiront que dans le strict cadre de la loi.

Cherchant à revenir vers le sujet du football, il assure que ses hommes aiment le sport. «D’ailleurs, les hommes normaux ne peuvent pas ne pas aimer le football!» Et comme pour dissiper tout malentendu: «Nous sommes heureux de participer à la Coupe du monde et nous ferons en sorte que tous ceux qui viennent ici aient envie de revenir; nous sommes hospitaliers, nous accueillons avec le cœur ouvert!»

Bespalov refuse qu’on le range dans la catégorie des fonctionnaires, même si lui et ses 300 cosaques de la Grande Armée du Don reçoivent des émoluments du budget régional. L’ataman de Rostov, son supérieur direct, est d’ailleurs vice-gouverneur de la région. «Nous sommes l’identité de Rostov. La région n’existerait pas sans nous», affirme-t-il.

Une tradition déchirée par la révolution

L’existence des Cosaques remonte au XIIIe siècle. Formés de paysans slaves libérés du servage, d’aventuriers, de mercenaires et de marginaux issus des peuplades du Caucase du Nord, ils ont peu à peu formé un groupe socioculturel utilisé par les tsars pour protéger les marches de l’Empire russe. Leur réputation de bravoure s’est gâtée lorsqu’ils ont été utilisés pour réprimer les manifestations révolutionnaires en 1905. La révolution a déchiré les Cosaques: une grande majorité a rejoint le camp anti-bolchevique et a été soit décimée, soit contrainte à l’exil. Depuis la chute de l’URSS, plusieurs groupes de Cosaques sont réapparus, mais leur légitimité fait l’objet de controverses.

«Des vrais descendants de Cosaques, il n’en existe qu’une poignée, estime le politologue Dmitri Abrosimov. Ceux de la Grande Armée du Don sont complètement intégrés à la verticale du pouvoir. Ils ont été créés pour briser les ambitions politiques de groupes cosaques plus radicaux.» Certains groupes cosaques cachent en fait des organisations paramilitaires animées par une idéologie ultranationaliste et xénophobe. Le groupe Union des Cosaques de Russie, basé non loin de Rostov-sur-le-Don, affiche avoir combattu en Ukraine aux côtés des séparatistes et occupe toujours des positions dans la région de Lougansk. «Parmi nos hommes, certains ont combattu dans le Donbass et d’autres en Syrie. Nous ne pouvons pas les en empêcher. Et certains n’en sont pas revenus», admet Bespalov.

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