Exploit unique, fabuleux, qui laisse encore quasi coi: 1-0 en finale de Coupe du monde dimanche contre le Nigeria. Au Nigeria qui plus est! C’est la toute première fois de l’histoire qu’une équipe suisse, en l’occurrence celle des moins de 17 ans, remporte un Mondial de football. La presse est en liesse. «Il faut l’écrire pour le croire», résume Swissinfo dans une jolie formule pour cet exploit «retentissant»: «En 1924, aux JO de Paris, la sélection suisse avait perdu 0-3 en finale face à l’Uruguay. Quatre-vingt-cinq ans plus tard, une éternité dans l’histoire du football, une jeune équipe talentueuse, soudée, héroïque, a réussi l’impossible.»

Et malgré tout, pas un mot dans L’Equipe ce matin! Le quotidien français, évidemment absorbé par le barrage de qualification pour le Mondial 2010 entre la France et l’Eire, ne répercute la nouvelle qu’avec quelques pauvres lignettes factuelles sur son site internet. C’est dire s’il reste aux Suisses à confirmer en Afrique du Sud, diront les sales langues… «Aux aînés de l’équipe A de s’inspirer des prouesses des gamins pour briller à leur tour en juin 2010 en Afrique du Sud. Comme des Super-Rougets», renchérit Le Matin. D’ailleurs, le sélectionneur Dany Ryser se met à rêver lui aussi en déclarant au Monde, via l’AFP: «J’espère que ces gars-là feront partie de la sélection suisse en 2014 pour, pourquoi pas, rééditer la performance de ce tournoi» lors du Mondial brésilien. Rien que ça.

Pour La Liberté, ce «Dany Ryser est un mage. Il a la dégaine d’un vendeur d’assurances, un palmarès épais comme une carte de crédit et ce sourire figé qu’il réservait jusque-là à une poignée de fonctionnaires du football suisse. Qui, il y a six mois, connaissait Dany Ryser, le sélectionneur de la Suisse M17, championne du monde de football?» Il en a «sous la pédale», pour avoir mené cette «hallucinante campagne nigériane des Rougets».

«Ce qui a marqué les esprits, selon le quotidien fribourgeois, c’est le culot, l’insolence et la confiance dont ont fait preuve ces gamins, du premier au dernier jour, de la compétition. Des gestes techniques sortis d’un jeu vidéo, un rythme de fou, un milieu de terrain porté vers l’offensive, des triangulations de cours d’école, et des buts, des buts, encore des buts. Ryser est parvenu à libérer ses joueurs pour un retour aux vertus originelles du football, celui du jeu. Le plus bel hommage que l’on puisse lui rendre? Sans doute lui dire que ses petits gars étaient si pétillants qu’ils ne jouaient pas… comme des Suisses.»

Parce qu’ils sont les «ambassadeurs d’une Suisse cosmopolite», comme l’affirme la Südostschweiz? Laquelle écrit que «cette troupe multiculturelle, composée de douze nations différentes, nous montre comment on peut vivre et fonctionner ensemble en dépit d’origines diverses. Elle nous montre comment la coexistence pacifique est possible» à la lumière, aussi, de l’accueil que les Rougets ont reçu du chaleureux public nigérian après cette victoire que La Gazzetta dello sport qualifie d’«historique».

Pourquoi Foot, le blog d’un supporter du club de Monaco, est assez rigolo ce lundi matin, qui écrit: «Grosse stupeur en cette fin de journée, non ils ne font pas que du chocolat, en Suisse, ils savent aussi jouer au foot. La preuve «les minots» âgés de moins de 17 ans viennent de remporter, excusez du peu, le Mondial. […] Pour les plus sceptiques OUI j’ai vérifié puis revérifié cette information mais il semblerait que les petits Suisses […] savent mieux manier le ballon que leurs aînés.» Surtout avec «le Pranginois Nassim Ben Khalifa, [qui] fait l’unanimité depuis son plus jeune âge»: «Tous fans de Nassim», titre La Côte.

Si la Tribune de Genève, comme Le Temps, fait mission citoyenne en consacrant son éditorial à l’élection du nouveau Conseil d’Etat genevois, 24 Heures, en revanche, crie à la Une «Voici nos nouveaux héros!» après cette «soirée de tous les superlatifs». Car jamais les Rougets «n’avaient pratiqué leur sport devant autant de monde, jamais ils n’avaient dû faire face à une telle exposition médiatique (images diffusées par 190 stations TV), et jamais encore, dans leur vie, ils n’avaient dû affronter un tel défi sportif». «Champions du monde donc. Mais de quel monde? Lorsque l’occasion est donnée d’agiter un drapeau, la raison vacille. Ces garçons-là ont 17 ans et font encore partie du football des jeunes.»

Mais pour eux, tempère le quotidien vaudois, «les prochains mois ne seront pas simples. Une fois les flonflons évanouis, il s’agira de faire face aux sollicitations, d’effectuer des choix qui ne répondent pas seulement au doux bruit du tiroir-caisse, et surtout de rester soi-même en évitant de dangereux raccourcis. Le temps de l’insouciance a donc pris fin à l’instant même où ils quittaient le National Stadium d’Abuja.»

Mais ce lundi, peu importe, c’est «le miracle d’Abuja», titre la Basler Zeitung, selon une célèbre formule historique, dont use aussi le Tages-Anzeiger, qui a interviewé le président du Swiss Club du Nigeria. Le Matin ne boude pas son plaisir, qui écrit: «Non, vous ne rêvez pas… Ce qui n’était au départ qu’une douce illusion prêtant à sourire est devenu réalité.» Oui, «la satisfaction est légitime, voire l’euphorie, pour laRegioneTicino, car une nation de sept millions de personnes ne risque pas d’avoir l’occasion de revivre de sitôt les mêmes sentiments au plus haut niveau. […] Mais ce qui est vraiment important au cours des années à venir, ce sera la gestion de ces enfants. On ne peut pas leur demander trop et trop vite.»

Même si, enchaîne le quotidien lausannois, «c’est une révolution, la récompense d’une politique entamée voici plus de 10 ans, l’avènement d’une philosophie prônée dans les centres de formation» helvétiques où ils ont fait leurs premières armes, ces «héros modernes d’une génération «blanc noir balkan» dans laquelle chacun peut s’identifier». Avertissement, donc: «Face aux sirènes de la gloire naissante et de l’argent facile, sauront-ils rester eux-mêmes?»

Côté nigérian, pour la BBC, cette finale représente un «choc» pour «une nation en deuil», selon un barman de Lagos: «Je suis dans la douleur, je souffre, je souffre…» Et pour le correspondant du Guardian à Abuja, cela représente «une triste fin de campagne glorieuse pour les Golden Eaglets du Nigeria», alors que «les aiglons étaient favoris, ils n’ont pas su concrétiser les nombreuses occasions qu’ils ont eues lors de cette palpitante rencontre». Palpitante: c’est le mot.