Disséminés dans l’immensité de la pampa, les campos constituent la matrice de l’élevage argentin. Dans ces fermes de quelques centaines à plusieurs dizaines de milliers d’hectares, les chevaux se nourrissent d’herbe et de grands espaces. Entre ailleurs et nulle part, leur adresse est donnée avec le numéro de la route et le nombre de kilomètres au départ de Buenos Aires. Sur la route 12, au kilomètre 278, un petit chemin de terre apparaît sur la droite. De là, on rejoint l’élevage d’un homme d’affaires suisse dans la province de l’Entre Rios, près de la frontière uruguayenne.

La visite commence avec un tour des 190 hectares de parcs en jeep. Cent vingt poneys de polo bais et alezans paissent par groupes sous l’écrasant soleil austral, au son du piaillement des perruches. Pas farouches, ils se ruent sur la voiture à chaque passage pour en saluer les occupants et en mâchouiller qui un bout d’essuie-glace, qui un phare arrière. Les chevaux broutent directement dans les champs l’herbe, l’avoine et la luzerne. Ils n’ont besoin de rien d’autre. Le domaine peut nourrir jusqu’à 180 équidés. Au détour des arbres, une immense hélice activée par le vent pompe l’eau dans les profondeurs de la pampa. Ambiance Far West, les perroquets en plus. Six boxes servent uniquement à habituer les chevaux au confinement avant leur départ à Buenos Aires.

Juan est le directeur du campo. Il vit dans la capitale et rejoint l’Entre Rios chaque semaine pour saluer ses futurs champions. «Le cheval de polo parfait est petit, musclé, avec de petites oreilles, une petite tête et une encolure fine, décrit-il, en désignant du doigt un jeune animal bai au milieu d’un parc. Tous ces animaux sont des pur-sang, mais sans les papiers. Ils doivent être très rapides, mais aussi calmes et aux ordres.»

Contrairement à l’élevage des chevaux de sport, le polo se focalise sur les mères. La vente de semence d’étalon n’existe pas en Argentine. La reproduction se fait en monte naturelle, dans les parcs. En revanche, le transfert d’embryon est monnaie courante au plus haut niveau. «Il concerne près de 90% des chevaux qu’on peut voir dans la triple couronne, mais n’est presque jamais utilisé dans l’élevage classique», explique Juan. A Hurlingham, la technique a permis de voir des mères et des filles évoluer sur le même terrain. Les éleveurs n’utilisent pour la reproduction que des anciennes joueuses. Plusieurs poulinières de cet élevage ont joué sous la selle du handicap 10 Marcos Heguy.

Au pays du machisme galopant, les joueurs ne jurent que par les juments. «Je les préfère car elles sont plus sensibles que les mâles», explique Marcos Heguy. «On a aussi quelques bons hongres et des étalons, mais c’est rare. Il faut que ces derniers soient vraiment très calmes.» Les juments sont aussi réputées plus précoces et plus intelligentes.

Dans un grand parc à l’herbe grasse, seize juments sont sur le point de mettre bas et dix autres sont déjà courtisées par l’étalon du troupeau, un alezan de taille modeste. Une semaine après la naissance de leur poulain, les juments redeviennent fertiles. C’est le moment idéal pour les couvrir à nouveau. Celles qui sont délaissées par le meilleur étalon de l’élevage seront présentées à l’un des deux autres qui attendent dans un parc voisin.

Cinquante-sept kilomètres de clôtures délimitent les prés du campo. Deux barrières plus loin, s’ébattent les poulains de 1 an. Un vieux hongre bai est chargé de rassurer et d’éduquer le troupeau de garnements. Juan désigne un petit alezan: «Il s’appelle Galez et sera notre prochain étalon. Il n’est pas très beau, car 1 an est l’âge ingrat pour les chevaux. Mais vous verrez, plus tard, il sera magnifique.» Dans quelques mois, tous les compagnons mâles de Galez seront castrés à la manière des gauchos. A la pleine lune et sans anesthésie.

Les jeunes sont débourrés à 3 ans par les deux domadors, dont c’est la spécialité. Attachés à un poteau au centre du corral, ils sont pour la première fois bridés et sellés. S’ils résistent trop, leurs dresseurs les couchent. La suite se fait à deux et à cheval. Quand il est monté, l’animal est tenu par l’assistant du domador juché sur une monture d’expérience. Le débourrage est rapide. Les poulains sont manipulés quasi quotidiennement par les domadors et les petiseros dans les parcs.

La poursuite du travail est une affaire de patience. La monte, le jeu. Les petiseros travaillent les chevaux pendant un mois, puis leur donnent un mois de pause et recommencent. «C’est très important, explique Juan, car quand le cheval retourne au parc, il continue d’intégrer ce qu’on lui a appris. C’est souvent après une période de repos qu’on réalise les progrès effectués.» Les poneys de polo travailleront toute leur vie avec ce système de pauses.

Le campo est le lieu où sont élevés les chevaux, mais aussi celui où ils vivent entre les deux saisons de jeu. En ce mois de novembre, 12 chevaux de 6 ans sont à Buenos Aires où deux petiseros les travaillent et les présentent à la vente. Ils rentreront au campo pour l’été, puis retourneront dans la capitale en automne, où ils commenceront la compétition pendant «la petite saison» du polo. Ils ne seront prêts pour les matches les plus ardus qu’à 7 ou 8 ans. A l’année, restent sur place les deux domadors et Oscar, le chef des petiseros qui ferre également tous les animaux. Certains des employés sont logés sur place avec leur famille dans de petites maisons derrière les écuries.

La taille idéale des chevaux de polo se situe entre 1,56 mètre et 1,58. Ils ont grandi en quelques années au fur et à mesure que le jeu est devenu plus rapide. «Mais si vous avez un cheval à la fois très véloce et petit, il vaut une fortune», dit Juan. L’animal idéal est un peu différent selon le poste du joueur. Le numéro un a besoin des montures les plus rapides pour attaquer. Le numéro deux, très mobile, a besoin d’un cheval endurant. Le défenseur avant utilise des animaux très maniables, pour pouvoir tourner et s’arrêter rapidement et enfin, le numéro quatre préfère des chevaux un peu plus costauds car ils doivent marquer beaucoup d’arrêts brutaux.

La crise économique touche également l’Argentine et il y a actuellement beaucoup de chevaux sur le marché. Une monture à destination d’un joueur de handicap 4 ou 5 vaut environ 10 000 dollars, jusqu’à 10 fois plus s’il peut convenir au jeu du plus haut niveau.