C’était sa première édition et il en était le favori. Le navigateur Charles Caudrelier, 48 ans, a honoré les pronostics en remportant mercredi la 12e édition de la Route du Rhum. De nuit, devant une côte guadeloupéenne scintillante, il a finalement bénéficié d’un souffle modeste qui lui a permis de franchir la ligne d’arrivée en battant tout tranquillement un nouveau record de vitesse: 6 jours, 19 heures, 47 minutes et 25 secondes, soit environ 19 heures de moins que l’ancien meilleur temps réalisé par Francis Joyon.

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Pour ce navigateur fougueux et performant, remporter la Route du Rhum a toujours été un rêve. Dans l’aube antillaise, il le réalise avec brio à bord d’un bateau qu’il restitue en parfait état. «Je n’ai pas eu besoin de sortir un tournevis de la traversée», commentera-t-il plus tard tout en saluant l’immense travail de son équipe. Jusqu’à la dernière minute, il a dû faire preuve de prudence car les eaux qui baignent la Guadeloupe sont piégées par des troncs flottants et des casiers de pêcheurs. Mais à 10h02, heure métropolitaine (5h02 en Guadeloupe), enfin, il a pu remercier son bateau, lever les bras au ciel et commencer à déguster la victoire.

Duel en Atlantique

Parti parmi la flotte de 138 solitaires, mercredi 9 novembre à 14h15, de la pointe du Grouin au large de Cancale, l’ancien officier de la marine marchande a aussitôt mené la course à bord de son Ultime, Maxi Edmond de Rothschild. Ce trimaran volant de 32 mètres, mis à l’eau en 2018, est abouti et éprouvé. Le marin le connaît par cœur. Derrière lui, à la barre de SVR-Lazartigue, son principal rival, François Gabart n’a jamais cessé de le talonner faisant de cette traversée de l’Atlantique un duel affolant. La présence, jamais lointaine de Thomas Coville en troisième place sur Sodebo n’a fait que renforcer la pression sur le leader.

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Durant la traversée, les deux navigateurs n’ont jamais été séparés de plus de 30 miles, soit 50 kilomètres, une distance que ces bateaux franchissent en une heure. «Ça a été un véritable combat», confirme Caudrelier qui a toutefois tenu la pression. Tout a été stratégique entre les deux hommes. Et plus la Guadeloupe approchait, plus Caudrelier redoutait l’instabilité des vents qui hantent l’île papillon.

«J’ai peur que François me fasse une «Joyon» et qu’il se venge de la dernière fois», confiait le skipper à l’approche de l’île. Il faisait référence à la dernière édition, en 2018, lorsque à quelques miles de l’arrivée, Francis Joyon feinta François Gabart par l’intérieur et lui vola la victoire avec seulement 7 minutes et 8 secondes d’avance. Cette nuit, Charles Caudrelier pouvait être tranquille. Un jeu de manœuvres lui a permis de prendre de l’avance sur son poursuivant.

L’importance du sommeil

Après avoir franchi la Tête à l’Anglais, une petite île située au nord de Basse-Terre, il passe toutefois plus de trois heures à négocier avec les vents changeants et parfois inexistants qui rôdent autour de la Guadeloupe durant la nuit et mettent les nerfs des marins à rude épreuve. A l’heure où l’Europe se réveille, le skipper a enfin contourné l’île. Sur le pont de son géant, l’homme est encore concentré. Il porte un short, une lampe frontale et s’affaire aux derniers réglages. Pas d’excitation, Charles Caudrelier a la victoire modeste et sereine.

Quelques jours avant le départ, il pleuvait à Saint-Malo. Sur les pontons, le marin nous décrivait la préparation physique et mentale qu’il suit depuis trois ans pour aborder la course de la meilleure manière possible. Bien sûr, il s’est musclé. Mais ce passionné de pêche sous-marine a aussi choisi d’améliorer sa gestion du stress grâce à des exercices de respiration enseignés par l’apnéiste Arnaud Jerald. Il précisait aussi qu’un point d’honneur avait été mis sur son sommeil, confiant s’être offert un matelas de qualité qu’il avait aménagé dans ce qu’il décrivait comme un sarcophage. «Pour dormir, j’ai besoin de confort, et sans repos, je ne fais rien.» Le calcul était simple.

Charles Caudrelier témoignait toutefois d’une once d’intimidation face à cette légendaire transatlantique. C’est pourtant un habitué des victoires. Il a remporté la Transat Jacques-Vabre à trois reprises, la Volvo Ocean Race deux fois. La Solitaire du Figaro, aussi. Et cette année, il a démontré son hégémonie au sein de la classe Ultime lors des épreuves précédant la Route du Rhum. «C’est la course qui m’a donné envie de faire de la voile», expliquait-il avant de décrire, encore admiratif, l’arrivée de Laurent Bourgnon, son héros d’enfance, «debout sur son flotteur à Pointe-à-Pitre».

Une victoire d’équipe

Les années ont passé et le gosse rêveur est devenu l’un des meilleurs marins au monde. Au sein de l’équipe Gitana, il œuvre pour parvenir à réaliser la prophétie de son mentor et ami, Franck Cammas, lui-même certain qu’un jour les bateaux voleront d’un bout à l’autre de l’Atlantique. En 2018, barré par Sébastien Josse, le bateau fraîchement mis à l’eau avait subi une avarie lors des premières heures l’empêchant de rallier la Guadeloupe. Cette année, revanche est donc prise. Et c’est toute une équipe qui célèbre la victoire.

Si à terre, à Lorient, les responsables du routage se réjouissent de voir la lumière du jour, en Guadeloupe, Charles Caudrelier commence à penser à se reposer. Il a commencé la course par une indigestion, puis l’a poursuivie par une succession de manœuvres longues et épuisantes. «Je suis tellement fatigué que je n’arrive pas à trouver le sommeil», confiait-il il y a quelques jours.

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Sur un Ultime, un changement de bord dure au moins vingt minutes. Selon les estimations, le vainqueur aurait effectué quatorze virements et dix-sept empannages durant toute la course. «J’ai cru que mes bras n’allaient pas tenir», a-t-il soufflé à l’arrivée.

En passant sous la barre des sept heures, l’homme vient d’établir un record de course. «Cela m’importe peu, affirme-t-il cependant. Il est évident qu’avec l’évolution technique des bateaux, on va plus vite que nos prédécesseurs. Pour moi, il me suffisait de précéder François Gabart d’une seconde pour être satisfait.» Il le devance finalement d’un peu plus de trois heures. L’ambiance n’est toutefois plus à la fête lors de l’arrivée du second. Avant le lever du jour, dans les eaux obscures au large de Pointe-à-Pitre, deux personnes sont décédées après le chavirage d’un bateau suiveur.


Un drame endeuille l’arrivée des vainqueurs de la Route du Rhum

Au moins deux personnes sont mortes mercredi après le chavirage d’un bateau suiveur à l’arrivée de la Route du Rhum à la voile, au large de la Guadeloupe, a indiqué le procureur de la République de Pointe-à-Pitre.

Une information judiciaire a été ouverte pour homicides involontaires, a indiqué le parquet, soulignant que «le bilan précis (était) en attente». Le bateau était affrété par l’organisation de la course, a précisé le procureur Patrick Desjardins.

Circonstances inconnues

Selon des médias locaux, une dizaine de personnes se trouvaient à bord de l’embarcation qui suivait le vainqueur de l’épreuve Charles Caudrelier. L’accident, dont les circonstances n’ont pas été précisées, aurait eu lieu à un mille nautique des côtes, selon une source proche.

Selon les pompiers, la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM) a secouru les victimes, prises en charge par les pompiers une fois à terre. (ATS)