La course au large a cette spécificité de permettre aux amateurs de côtoyer les professionnels. A Saint-Malo, les marins passionnés qui ont cassé leur tirelire pour monter le projet d’une vie côtoient sur la ligne de départ les skippers de métier, membres d’écuries à gros budgets. Cette ouverture constitue un ingrédient incontournable de la fameuse magie du Rhum. Alan Roura et Jacques Valente, les deux Suisses engagés, le savent bien.

Pour presque tous les skippers engagés, cette épreuve est celle d’une vie

Hervé Favre, président d’OC Sport Pen Duick

Pour le premier, cette épreuve représente une étape logique de la préparation du Vendée Globe 2020. Le Versoisien de 25 ans, plus jeune finisher du tour du monde en solitaire en 2017, est aujourd’hui un professionnel. Oubliées les préparations galères de 2014, où les copains donnaient un coup de main la veille du départ pour être prêt en dernière minute. Aujourd’hui, Alan dispose d’un budget confortable, d’une équipe technique et est salarié. «Tout a changé par rapport à la dernière édition. Le bonhomme, le bateau, le budget, mon statut», résume-t-il.

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Cette course s’inscrit dans son calendrier et doit lui permettre de mettre à l’épreuve et de valider différents choix techniques opérés sur son voilier. Son objectif sportif est bien réel; Alan Roura vise un milieu de classement en Imoca. «Sur les 20 bateaux de ma classe, nous sommes quatre dans ma configuration, soit avec des voiliers qui n’ont pas été conçus avec des foils [plans porteurs, qui permettent de sustenter les bateaux], mais qui ont été rajoutés. Nous sommes un peu des hybrides, mais le potentiel a réellement été amélioré. Je vais aussi vite que des voiliers de la génération de 2015.» Confiant dans les qualités de sa monture améliorée, il s’autorise à penser qu’une septième place est à sa portée.

Le Rhum pour la cause

Jacques Valente, inscrit parmi les 53 Class40, ne vise pas nécessairement un résultat, même s’il ne compte pas faire de la figuration. «Nous sommes une dizaine de Vintage [bateaux de plus de dix ans] dans ma classe. Je vais me battre parmi eux, mais je veux avant tout rejoindre Pointe-à-Pitre.» Greffé d’un rein, ce régatier franco-suisse, très actif sur le Léman, veut profiter de cette tribune pour faire la promotion du don d’organe. «J’ai pu renaître il y a dix ans grâce à la générosité d’une donneuse, qui est ma meilleure amie. Ma participation est un moyen de la remercier, ainsi que tous ceux qui s’engagent pour cette cause.»

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Bon nombre de la soixantaine d’amateurs présents profitent ainsi du rayonnement de l’épreuve pour véhiculer des messages ou soutenir des associations caritatives. L’accès à la course pour tous les types de bateaux fait partie de l’ADN du Rhum, et les organisateurs tiennent à conserver cet aspect. «Pour presque tous les skippers engagés, cette épreuve est celle d’une vie, explique le Suisse Hervé Favre, président d’OC Sport Pen Duick, chargé de l’organisation. Certains viennent pour gagner, alors que d’autres espèrent seulement finir. Mais tous prennent le même départ et participent à la même course, c’est fondamental. La Transat anglaise a fait il y a quelques années le choix d’alterner son plateau, avec une édition tous les deux ans, une fois pour les pros, l’autre pour les amateurs. Du coup, elle a perdu pas mal de son prestige.»

Une course de légende

C’est pour conserver ce statut de course mythique que les organisateurs ont décidé d’augmenter la limite des inscriptions préalablement fixée à 100 bateaux, jusqu’à 123. «Au vu de la demande, nous avons d’abord mis en place une liste d’attente, poursuit Hervé Favre. Finalement, comme peu de places se libéraient, nous avons accepté presque tous les candidats. Le record de participation est détenu par la Transat anglaise, avec 127 concurrents. Nous viserons d’aller au-delà pour 2022.»

Le mythe du Rhum ne s’est cependant pas construit sur le nombre, mais grâce à son histoire. Lancée en réponse aux Anglais qui avaient limité, en 1976, la taille des bateaux de l’Ostar (Transat anglaise) à 56 pieds. Les Français plutôt tournés vers le gigantisme ont décidé de créer leur propre course, et de faire la nique à la perfide Albion. La disparition d’Alain Colas puis l’arrivée de Mike Birch 98 secondes avant Michel Malinovsky après vingt-trois jours de mer ont ensuite contribué à bâtir cette légende qui dure depuis quarante ans.

Au moment de s’élancer dimanche, ni Jacques Valente ni Alan Roura n’ont pensé au caractère mythique du Rhum. Et la météo a vite fait de les rappeler à la réalité de ce qui les attend. Trois fronts successifs sont prévus sur la première partie du parcours, avec des vents à plus de 40 nœuds (environ 80 km/h) et des creux de 8 à 10 mètres. Des conditions éprouvantes qui risquent d’obliger les skippers à faire le dos rond pour ne rien casser. «Il faudra toutefois savoir lâcher les chevaux dès que la mer sera de nouveau praticable», confiait encore Alan Roura à quelques heures du départ. Et de conclure avec une certaine appréhension: «Le Rhum, c’est d’abord une course de marin. Ça se mérite!»