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Roy Emerson à Roland-Garros en 1963. (AFP)

Tennis

Roy Emerson: «Il faut accepter de perdre pour mieux gagner ensuite»

Seul vainqueur de tous les tournois du Grand Chelem en simple et en double, l’Australien Roy Emerson (80 ans) fait l’éloge du service-volée, un style tombé en désuétude, alors que va commencer le premier majeur de l’année à Melbourne

Certains de ses records survivront à la razzia opérée depuis des années par l’insatiable quatuor Federer-Nadal-Djokovic-Murray, et peu de joueurs de tennis peuvent en dire autant. Roy Emerson est le seul joueur de l’histoire à avoir remporté les quatre Grand Chelem en simple et en double avec 28 titres en tout, un record. Comme ses huit victoires en Coupe Davis. L’Open d’Australie, qui commence lundi à Melbourne, demeure aussi son jardin: en s’y imposant en 2016, Novak Djokovic n’a fait qu’égaler la marque de six succès de son aîné, qui a fêté ses 80 ans en novembre. Dialoguant dans les annales avec les champions d’aujourd’hui, l’Australien suit l’évolution de son sport avec passion. Mais il l’observe aussi avec un regard teinté d’une certaine nostalgie. Il y a le double, la Coupe Davis, le service-volée, ces aspects du tennis un peu tombés en désuétude et qu’il aimait tant.

Il aime aussi la Suisse, Roy Emerson. Dès sa première visite dans l’Oberland bernois, il a décrété que Gstaad était un véritable paradis pour jouer au tennis. Pendant sa carrière de joueur, l’Australien a remporté cinq fois le tournoi local (un autre record) et, sitôt qu’elle fut terminée, il a imaginé un moyen de revenir régulièrement en organisant des stages. Cela fait plus de quarante ans que, chaque été, il passe jusqu’à deux mois dans la station huppée. Au Palace Hotel, qui accueille ses «Tennis Weeks», l’Australien est comme chez lui, élégant dans son survêtement blanc, le regard vif, le premier contact chaleureux et un petit mot gentil pour chaque personne qu’il croise – il connaît tout le monde. La simplicité même, pour un entretien à la volée.

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Le Temps: Depuis la fin de votre carrière au début des années 1970, le tennis a-t-il évolué dans le bon sens?

Roy Emerson: C’est l’opinion de la plupart des gens. Tout a changé un peu avant que j’arrête. Moi, je ne suis devenu professionnel qu’en 1968. Avant cela, le tennis était joué par des amateurs; les tournois du Grand Chelem leur étaient réservés. Il n’y avait pas de prize-money. Pour vivre, je disputais des matches de gala pour une marque australienne d’équipement sportif et, lorsque je ne voyageais pas pour participer à des tournois, je travaillais pour elle. Avec le début de l’ère Open, tout a changé. Le tennis s’est ouvert au professionnalisme, la télévision s’est impliquée et soudain il y a eu plus d’argent. Aujourd’hui, il y en a énormément, spécialement pour les meilleurs joueurs. C’est devenu un énorme business. Je suppose que c’est une bonne chose, n’est-ce pas?

– Le jeu en lui-même a-t-il aussi beaucoup changé?

– Absolument. Nous utilisions des raquettes en bois et les balles étaient plus lentes. L’évolution des matériaux utilisés a transformé le tennis. A mon époque, il n’y en avait que pour le service-volée. Aujourd’hui, cela n’existe presque plus. Tous les joueurs restent en fond de court et mettent un poids terrible dans la balle. C’était impossible à faire avec nos petites raquettes en bois. Il était inimaginable que deux joueurs se renvoient la balle en restant quatre ou cinq mètres au-delà du terrain. Et à l’époque, sur un tournoi, il y avait peut-être deux ou trois joueurs qui jouaient leur revers à deux mains. Maintenant, trois ou quatre le font à une seule main…

– Pourquoi cette évolution?

– Parce que les enfants commencent à jouer plus tôt, vers l’âge de trois ans – moi, j’ai commencé vers neuf ans – quand ils n’ont pas assez de force physique pour réussir des revers à une seule main. Mais à deux mains, ils y arrivent plus facilement. Puis les années passent et ils ne changent pas leurs habitudes. Tenez, c’est aussi la raison pour laquelle le service-volée a disparu.

– Parce que les enfants se mettent au tennis plus tôt?

– Oui. Dans leurs jeunes années, même les meilleurs n’ont pas les capacités athlétiques pour couvrir le court efficacement en pratiquant le service-volée. Depuis des années, le jeu masculin s’est donc développé différemment. Les gamins apprennent à jouer du fond du court et c’est ensuite très difficile d’ajouter le fait de monter au filet à leur palette, car ils n’ont pas commencé à le faire assez tôt dans leur apprentissage. Ils ne savent pas anticiper la trajectoire de la balle. Ils ignorent les différents types de volée. Et beaucoup ne sont pas prêts à passer du temps sur le sujet pour progresser.

– Vous préfériez le tennis lorsqu’il faisait la part belle au service-volée?

– Oh oui. Mais ce que j’apprécie surtout, c’est qu’un joueur sache utiliser tout le terrain. Moi, au début de ma carrière, je n’étais pas très bon à l’échange et j’ai beaucoup travaillé dans ce secteur de jeu, car quand je jouais contre quelqu’un qui retournait vraiment bien, je n’arrivais pas à m’imposer avec mon style naturel. Alors j’ai progressé pour, ensuite, pouvoir m’adapter à l’adversaire et au moment. J’ai appris à rester derrière. Je pouvais faire évoluer mon jeu au cours d’un match.

– Les joueurs aujourd’hui ne le font pas?

– Ils sont tous très efficaces du fond du court. Pas du tout au filet.

– Y a-t-il des exceptions?

– Non. Aucune. Monter au filet demande un autre type de physique qu’ils n’ont pas apprivoisé. Ils n’ont pas le jeu de jambes et la condition physique spécifique pour le faire. Ni, d’ailleurs, la confiance nécessaire. Pete Sampras jouait essentiellement en service-volée. Il avait un bon service et il était plus efficace en suivant la balle qu’en restant au fond. Mais depuis… Il y a plein de joueurs avec un service impressionnant, mais ils ne montent plus. Ils ont abandonné cette partie du jeu.

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– Et si un joueur apprenait assez tôt à maîtriser le service-volée, y aurait-il de la place pour lui dans le top 10 mondial?

– Bien sûr. Si un bon athlète avec un service performant prenait ce parti-là, il gagnerait beaucoup, beaucoup de tournois.

– Ce joueur existera-t-il?

– Pour cela, il faudrait des coaches qui acceptent que leurs gamins perdent des matches. Car pour les jeunes, ce qui fonctionne, c’est de rester au fond. Mais quand ils auront 18, 19 ou 20 ans, quand ils seront pleinement développés physiquement, s’ils ont appris à être efficaces devant et derrière, ils seront redoutables, capables de changer de style de jeu. Attaquer s’ils sont dominés à l’échange, défendre si cela ne marche pas. Prendre les choses à leur compte. Pas seulement se réfugier dans des rallyes et attendre une erreur de l’adversaire. C’est pour ça qu’un jeune a besoin d’un bon coach et de bons parents pour développer son jeu de volée. Pour qu’ils le poussent à continuer à monter au filet même s’il se fait passer, parce qu’il n’est pas encore assez grand ou fort pour bien couvrir le terrain. Il faut un coach qui lui dise: «Continue petit, bien joué, parfait!»

– C’est une histoire de patience.

– Précisément. Il faut accepter de perdre pour mieux gagner ensuite.

– Y a-t-il des coaches qui réfléchissent ainsi?

– Pas beaucoup.

– Et vous?

– Je n’entraîne pas d’enfant.

– Pourquoi?

– J’ai tellement voyagé pendant ma carrière qu’au moment de ma retraite, je ne voulais plus devoir suivre quelqu’un sur le circuit. Je voulais rester les bras croisés à la maison. Mais j’ai eu des joueurs qui sont venus me voir. Pour apprendre les rudiments du service-volée. Des gens aussi connus qu’Ivan Lendl! Je leur disais toujours la même chose: «OK, je vais t’aider, mais tu aurais dû apprendre plus tôt. Maintenant, ce sera dur.» Le tennis devrait être un jeu équilibré, où l’on utilise tout le terrain.

– Vous avez aussi été l’un des premiers à insister sur l’importance de la condition physique. C’était aussi propre à votre style de jeu?

– Jouer en service-volée demande un autre type de forme physique. C’est exigeant, mais le point se termine plus rapidement. Quand tu montes au filet, tu obliges l’adversaire à prendre des risques, à te passer. Peu importe qui fait le point, cela empêche l’échange de s’éterniser. Mais la condition physique est essentielle pour tous les joueurs, quel que soit leur style. Elle leur donne le pouvoir d’exploiter leurs qualités au mieux.

– C’est pour cela que Novak Djokovic est fort, parce qu’il est le meilleur athlète?

– Il couvre vraiment bien le court. Sa forme physique est remarquable. Et il ne fait pas d’erreurs stupides. Il laisse les autres en faire. Pour tout cela, il mérite d’être aimé. Après, il n’a pas le charisme de Federer. Après toutes ces années, dans le monde, Roger reste le favori du public pour son beau jeu, son extraordinaire couverture du terrain et son tempérament. C’est une chance qu’il ait été numéro 1 mondial aussi longtemps. Pour le tennis comme pour la Suisse. Et quel beau joueur à admirer, pour les jeunes! Personne ne veut d’un numéro 1 mondial pleurnichard. Les gens veulent acclamer un joueur qui a un grand cœur, qui se bat bien, qui a bonne allure et qui a la victoire modeste. Tu ne dois pas faire ça (il serre le poing) et crier «come on!» en regardant ton adversaire. Je n’aime pas ça. Je préfère les gens qui savent épeler le mot humilité.

– Et c’est le cas de Federer?

– Je vais vous raconter une histoire. Quand Federer a gagné Wimbledon pour la première fois, les organisateurs lui ont fait une grande fête. Ils ont joué «Simply The Best» de Tina Turner. Mais lui n’est pas parti célébrer sa victoire avec son entourage, il ne s’est pas frappé la poitrine en criant. Il est resté sur le terrain avec son adversaire, l’air de dire: «Nous sommes entrés dans le stade ensemble, nous sortirons ensemble.» Plus tard, j’ai vu Federer, je lui ai dit que j’avais apprécié son attitude et il m’a répondu: «Oh, vous ne me verrez jamais tourner le dos à mon adversaire pour aller fêter une victoire. Car je sais qu’à sa place, je n’apprécierais pas. J’aurai tout le temps de célébrer plus tard.» Mais la nouvelle génération n’est plus comme ça.

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– Vous êtes nostalgique d’une certaine étiquette?

– Ça me rappelle cette déclaration de Bernard Tomic en conférence de presse. Un journaliste lui disait qu’il avait eu l’air d’abandonner pendant le match. Il a répondu qu’il avait dix millions de dollars à la banque, 23 ans et que s’il n’avait pas envie de jouer, c’était son problème. Voilà la nouvelle génération: ils ont tout, et ils ne savent rien apprécier. On appelle ça le progrès, pas vrai?


En dates

1936 Le 3 novembre, naissance à Blackbutt, en Australie

1959 Première victoire en Coupe Davis avec l’équipe d’Australie

1961 Première victoire lors d’un tournoi du Grand Chelem, à Melbourne

1968 Déménagement aux Etats-Unis pour devenir l’un des premiers professionnels de l’histoire du tennis

1982 Entrée à l’International Tennis Wall of Fame de Newport, aux Etats-Unis

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