Impassible et impavide, «Slava» semble seul dans le box. Sur la glace, les hockeyeurs de son équipe, le CSKA de Moscou, donnent du muscle pour tenter de décrocher une improbable place en finale du championnat russe. Le speaker et les fans donnent de la voix pour mieux se persuader que l'exploit est possible contre l'équipe favorite venue de Kazan.

Dans les gradins les tambours tonnent et au milieu de l'arène les coups tombent mais, silencieux et sans gestes inutiles, Vyacheslav Bykov, Slava de son surnom, ne perd pas son calme. La légende du hockey soviétique, devenu un demi-dieu en Suisse depuis ses exploits à Fribourg-Gottéron, reste fidèle à lui-même à la tête du CSKA: stoïque, déterminé et bourré de talents. Une soudaine tape sur la cuisse, un coup de pied discret contre la rambarde puis un regard noir jeté vers le gardien trahissent néanmoins son anxiété d'entraîneur. Slava marmonne. Slava grognasse. Mais Slava ne hurle ni ne se plaint. Il réfléchit. Une poignée de secondes avant la fin du match, il saisit son plan de jeu, rassemble ses joueurs puis donne des instructions pour tenter un dernier coup de poker sur glace. En vain.

«Ce n'est pas grave...», glisse Vyacheslav Bykov peu après la défaite. A la sortie du stade, les fans crient son nom. A l'intérieur, Slava est sollicité de partout. Aux supporters et dirigeants qui osaient à peine en rêver, il a offert un beau cadeau: une place en demi-finale. «Un exploit!» insiste Vladislav Donbratchev, journaliste sportif. «C'est grâce à Bykov. Il n'a pas peur de la nouveauté. Il est ouvert, écoute et fait confiance aux joueurs...», se réjouit Mikhaïl Kravtchenko, l'un des membres de la direction du CSKA présents à la sortie des vestiaires. «Bykov n'est pas seulement un entraîneur. Il sait nous motiver parce qu'il ressent ce dont nous avons besoin», raconte Jan Platil, la star tchèque parmi les hockeyeurs russes. «Jusque-là, nous avions des entraîneurs autoritaires, au style soviétique. Bykov nous a apporté ses méthodes: parler aux joueurs et les mobiliser! Avec lui, nous remporterons le titre l'an prochain. Et, dès cette année, nous gagnerons la médaille d'or au championnat du monde!» jubile Mikhaïl Popov, un fan qui, des pieds à la tête, s'est habillé aux couleurs du CSKA et... de l'équipe de Russie. Tout comme ce supporter, Bykov a en effet deux casquettes. Après cette défaite du CSKA, le 2 avril dernier, il est parti trois jours en Suisse rejoindre sa femme et ses deux enfants qui vivent toujours dans le canton de Fribourg. Puis il est revenu en Russie. Sa mission: nouvel entraîneur de l'équipe nationale. Il veut remporter une médaille au championnat du monde qui débute ce vendredi à Moscou.

«Ma vie, c'est le hockey!» a-t-il résumé, lors de la conférence de presse au soir de la demi-finale perdue du CSKA. «J'appartiens à monsieur hockey...» plaisante-t-il deux semaines plus tard lorsque, au cours d'un entretien au Temps, il répond par une pirouette sur sa double citoyenneté russo-suisse. «A la maison, on mélange français et russe. A Fribourg, je vois bien qu'on me regarde encore souvent comme un Russe et non comme un Suisse. A Moscou, on ne m'a jamais reproché d'être Suisse même si, à tout moment, je m'y sens Suisse.» Est-il patriote? «Bien sûr! Et pour mes deux pays.» Seule exception, insiste-t-il: lorsqu'il entraîne l'équipe russe...

Le hockey l'emportant sur la vie privée et effaçant tout conflit d'identité nationale, Bykov ne redoute pas un match Russie-Suisse lors de ce championnat, sans doute en phase de qualification. «Au bord de la glace, il n'y a pas de sentiment! Je vais me battre pour la Russie», lance Slava. Mais, si on le lui propose un jour, il n'exclut pas de prendre la tête de l'équipe de Suisse et, peut-être, de retrouver alors son fils Andreï, déjà joueur dans le groupe junior.

Pendant le championnat, il s'est adjugé les services de... Denis Vipret. Le célèbre guérisseur de son ancien club à Fribourg a promis de le rejoindre sur le banc russe en cas de bobo dans l'équipe. «Il n'y a pas de contrat! C'est un ami et nous n'avons pas besoin de papier...», s'enthousiasme Slava qui, parfois sec, froid et peu bavard, peut soudainement s'enflammer.

«Entraîner une équipe nationale, c'est le sommet dans la profession! Lorsque j'ai fini ma carrière de joueur, je voulais essayer ce travail. J'y ai pris goût! Je n'étais pas sûr d'y arriver car tous les joueurs ne deviennent pas de bons entraîneurs. Il faut d'autres qualités, pédagogiques, humaines...»

Ce sont précisément ces qualités qui semblent faire la force de Bykov. «Notre philosophie: créer une bonne ambiance», explique-t-il, assis au bord de la salle d'entraînement du centre olympique russe. Dans la banlieue de Moscou, les solides hockeyeurs s'exercent sans prêter attention aux pirouettes de l'équipe féminine de gymnastique. Soudain, Slava se lève et, dans son short aux couleurs russes, file suivre de près ses joueurs en train de s'affronter dans de mini-matches de basket. Les bonnes passes sont aussi nombreuses que les éclats de rire. «Ces jeux d'équipe sans patins font partie de mon credo. L'émotion, la complicité, c'est essentiel! Mais ce n'est pas habituel dans le hockey en Russie...», reconnaît Bykov dont les méthodes contrastent avec les régimes plus stricts hérités des habitudes soviétiques.

D'aucuns, dans la nomenklatura sportive où sa nomination a créé des jalousies, le voient d'ailleurs d'un mauvais œil et l'attendent au tournant. «Mon objectif: construire l'équipe et gagner!» réplique Slava. Loin du hockey et de ses pressions, après le championnat, il veut partir fêter ses vingt-cinq ans de mariage. «Noces d'argent!» s'exclame-t-il. Avant d'ajouter dans un sourire: «Je préfère l'or!»