euro 2012

Le Rubicon de Cesare Prandelli

«Il Mister» a révolutionné la Squadra azzurra. Rien que pour ça, il mériterait de se qualifier dans le groupe C lundi

Rendons à Cesare ce qui lui appartient. «Il Mister» Prandelli, quel que soit le verdict lundi dans le groupe C de cet Euro, a eu le courage et le talent de redonner envie à la Squadra azzurra de pratiquer le football – vous savez, ce jeu qui consiste à marquer un but de plus que l’adversaire. Rien que pour ça, il faut ardemment souhaiter que l’Italie, qui doit battre l’Eire de Giovanni Trapattoni ce soir à Poznan en espérant qu’Espagnols et Croates ne fassent pas 2-2 ou ne se quittent sur un nul plus prolifique encore, franchisse le Rubicon et atteigne les quarts de finale. Sinon, l’un des plus beaux chantiers du siècle risque de demeurer inachevé…

Cesare Prandelli, primo, veut que ses joueurs possèdent le ballon – une anomalie transalpine. Deuzio, il s’appuie sur un milieu de terrain quasi exclusivement créatif et mise sur des attaquants vifs et pas très grands. Changement de planète? «Je ne sais pas si on peut parler de révolution», tempérait récemment, dans les colonnes de L’Equipe Mag, le sélectionneur de la Nazionale. «Le projet était de recommencer un cycle, de reprogrammer une équipe qui se reconstruirait un avenir en se basant sur le jeu, sur la volonté de chercher le jeu.» Pardon? Parfaitement.

Arrivé au lendemain d’une Coupe du monde 2010 pitoyable, où l’Italie tenante du titre de Marcello Lippi avait terminé en queue de poule et de poisson – beurk – après deux nuls 1-1 contre le Paraguay et la Nouvelle-Zélande, ainsi qu’une défaite (2-3) contre la Slovaquie, Prandelli a choisi d’exploser les traditions cadenassées. Dans l’esprit, c’est chouette. Mais si cela aboutit à une nouvelle élimination, l’opinion publique, truffée de conservateurs avertis, ne le ratera pas.

Cesare Prandelli persiste et signe, quitte à crever avec ses concepts: «Forcément, le plaisir de suivre le Barça fait cogiter: pourquoi ne jouerait-on pas ainsi chez nous? Bien sûr, on gagne parfois certains matches en restant campé dans son camp, mais ça ne doit pas être la base. Dans l’idéal, les matches doivent être ouverts, spectaculaires. Cette Italie qui sait seulement défendre et jouer en contres a vécu. A la place, il y a une Italie qui veut attaquer!» Ça tombe bien: si des fois l’Espagne-Croatie se terminait sur le score de 1-1, l’Italie devra battre l’Eire par trois buts d’écart pour accéder aux quarts de finale – s’il y a un vainqueur entre les deux rivaux, une victoire de la Squadra suffira.

Quitte à verser dans la répétition redondante, on espère un happy end. Né voici 54 ans à Orzinuovi, un bled lombard pour le moins tristounet, Cesare Prandelli, quinquagénaire élégant et affable même s’il ne raconte pas d’histoires, réclame «une équipe qui a le sourire». Sa philosophie, de même que son sens tactique parce qu’on cause quand même de l’Italie, il a eu le temps de les façonner, en deux décennies, des jeunes de l’Atalanta aux professionnels de la Fiorentina, qu’il emmènera deux saisons consécutives en Ligue des champions (en 2008 et 2009). «Je ne suis pas étonné qu’il soit devenu un bon entraîneur; déjà à la Juve, il était habitué au banc de touche», chambrait récemment Platini.

Prandelli ne fut pas un grand joueur. Mais derrière sa barbe, il y a de la bouteille. Et une idée, assez proche de celle véhiculée en son temps par Arrigo Sacchi, ancien pionnier à succès avec l’AC Milan, désormais coordinateur des équipes nationales juniors. «Nous nous voyons souvent, nous échangeons beaucoup», raconte «Il Tecnico». «Nous pensons l’un comme l’autre qu’une équipe nationale peut posséder une identité de jeu. Même si elle est composée de trois gars de l’Inter, de trois de Milan, de la Juve…»

Charmeur, malin, rassembleur. Intègre aussi – autre anomalie transalpine, sans surtout vouloir généraliser. Au-delà des schémas de jeu, Cesare Prandelli tient à son statut d’ambassadeur, à l’image de la Squadra. Quand il sélectionne le «Black» Mario Balotelli, face à la xénophobie ambiante, il rétorque: «Il y a des garçons qui ont un passeport italien et d’autres origines, et c’est une richesse.» Le catenaccio, les coups tordus? «Celui qui porte le maillot azzurro doit avoir un comportement approprié. Dès le départ, j’ai été clair: le joueur qui crache, qui donne des coups de coude, qui commet des fautes stupides, je ne le convoque pas. Celui qui tombe dans la provocation, les insultes, est un faible. Le maillot, tu dois le mériter.»

Lorsque, le 28 mai dernier à 6h30 du matin, en pleine préparation à l’Euro, les carabinieri opèrent une descente à Coverciano, le centre d’entraînement toscan de la Nazionale, forcément, les grands discours du «Mister» en prennent un coup. Scandale et polémique, le retour. Domenico Criscito, défenseur international impliqué dans la nouvelle affaire des paris truqués, ne sera pas du voyage en Pologne et en Ukraine. Leonardo Bonucci, lui aussi soupçonné, de même que le gardien Gianluigi Buffon, qui aurait parié pour plus de 1,5 million d’euros via l’épicier du coin, s’en tirent entre les gouttes. L’enquête dira plus tard ce qu’il en est – ou pas.

En attendant, Cesare Prandelli n’a toujours pas connu la défaite avec la Squadra en match officiel: huit victoires et deux nuls lors des qualifications. Deux autres nuls contre l’Espagne et la Croatie à l’Euro. Ne manque plus qu’une accession aux quarts de finales pour franchir le Rubicon et… récolter des lauriers mérités.

«Celui qui tombe dans la provocation, les insultes, est un faible. Le maillot, tu doisle mériter»

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