Le ciel est bas comme dans une chanson de Brel. Jean Calvin, qui observe la scène de loin, figé au pied de son Mur, n'a jamais paru si austère. Et les arbres du parc des Bastions, dépouillés, presque tristes, ne rendent pas le tableau moins morose. «Il ne s'agit pas d'un enterrement, prend soin de préciser David, par le biais d'un micro en petite santé. Au contraire. Nous sommes tous réunis ici, aujourd'hui, afin d'encourager la vie. La vie d'un club, le Servette FC, que personne n'imagine voir mourir.»

Les coudes serrés et l'écharpe «grenat» au vent, ils sont un millier à avoir répondu à l'appel de David. Le trentenaire est de nationalité française, il réside dans le canton de Vaud et il dit avoir compris, à son arrivée en Suisse il y a huit ans, que Servette était «son» club. Inquiet, il a souhaité donner une opportunité aux Genevois d'exprimer leur attachement à une «institution» au bord de la faillite, désormais suspendue au chéquier de deux repreneurs potentiels – le Français Marc Roger et l'Anglais Len Smith.

Samedi, à la veille du match de reprise remporté (3-1) face à Saint-Gall, le peuple servettien s'est rassemblé. A peine rassuré par les derniers soubresauts, plutôt encourageants, d'un feuilleton qui aura miné son hiver. Tandis qu'il ne reste plus que quelques jours aux dirigeants pour tenter de sauver un fleuron du sport suisse, il a livré son sentiment, savant cocktail de dépit, d'espoir, de rage et de nostalgie.

Exception faite de ceux qui doivent rentabiliser la location du chalet valaisan, et de ceux qui n'ont pas osé proposer pareille activité à leur douce un jour de Saint-Valentin, ils étaient tous là. Le bambin emmitouflé dans un landau recouvert de maillots aux couleurs adéquates; Madame, qui se rappelle avec émotion les beaux yeux clairs du Hongrois Nemeth, accueilli par Servette suite au mouvement insurrectionnel de 1956; cette autre dame, plus jeune, qui s'est pâmée devant la chevelure bouclée et le sourire angélique de Marc Schnyder, le regard noir et les mollets noueux d'Umberto Barberis, deux rouages de la glorieuse équipe de la saison 1978/79; le vieillard évoquant, dans un sincère trémolo, les envolées de Jacky Fatton, grand buteur des années 50 et 60; et les autres, grands ou petits, mordus d'hier ou fanatiques actuels, qui ont avalé des milliers de kilomètres, depuis des années, afin d'épauler leur équipe dans tous les stades du pays.

Un doute permanent

«Ces dernières semaines ont été très éprouvantes pour tous ceux qui aiment le club, explique Marc, responsable de l'un des sites (www.grenats.ch) les plus complets concernant la vie servettienne. Nous avons vécu dans un doute permanent. Certains jours, j'ai cru que tout était fini. D'autres, l'espoir revenait. Je ne peux pas songer au pire: avec toutes les heures que je consacre au club chaque semaine, une disparition provoquerait un vide énorme pour moi. Ma copine, en revanche, ne serait sans doute pas mécontente de me voir un peu plus le week-end.» Pour cette foule bigarrée, le Servette FC, ses 114 ans d'histoire, ses 2125 matches au plus haut niveau (1221 victoires pour 692 défaites) et ses 17 titres de champion suisse représentent beaucoup. Parfois tout un pan d'existence: «Je me souviens d'une époque, pas si lointaine, où j'avais beaucoup plus de mal à entamer ma semaine de boulot après une défaite le dimanche, raconte Raymond, qui n'a pas raté beaucoup de matches depuis trente ans. Maintenant, j'ai pris un peu de recul, ce qui ne m'empêche pas d'être là pour soutenir le club.»

Dans la froidure ambiante, quelques discours essaient de réchauffer les cœurs. Le capitaine Oscar Londono a tenu à remercier les supporters au nom de l'équipe: «Ils ne se sont pas déplacés pour une vingtaine de footballeurs professionnels, mais pour tout un club, sa tradition et l'image qu'il véhicule dans cette ville, auprès des jeunes notamment.» Le président Christian Lüscher et le vice-président Alain Rolland y vont aussi de leur message d'espoir, accueillis par quelques applaudissements. La ferveur est mitigée.

Car l'amour ne rend pas toujours aveugle. Malgré toute l'affection qu'elle porte à ses couleurs, la frange la plus fidèle du public genevois ne verse pas dans la compassion béate: «J'ai eu du mal à comprendre certains choix opérés ces dernières années, affirme Christian, webmaster de la Section Grenat, principal groupe de supporters servettiens. Les gens se succèdent à la tête du club et les mêmes erreurs sont commises. Dans n'importe quelle boîte, il faut capitaliser les connaissances pour ne pas se casser la gueule. Au Servette, ce n'est pas le cas. Je suis un peu blasé. J'aurais toutefois tendance à faire confiance aux dirigeants actuels, même si leur capacité à communiquer est quelque peu limitée.»

«Soyons moins silencieux que nos dirigeants»

Mirko, croisé dans un pub voisin à l'issue du rassemblement, se montre plus sévère: «On nous raconte tout et son contraire depuis des mois. Lüscher, avocat de profession, possède une certaine expérience dans l'art de faire gober n'importe quoi à son auditoire. Ceci dit, je reste optimiste: nous serons bientôt sauvés.» Malgré les critiques, les rancœurs, l'heure est à la mobilisation générale. «Si je gagnais 15 millions au Loto français, je ne dirais rien à ma femme pour en verser la moitié à Servette», explique très sérieusement Nicolas, membre de la Vieille Garde, fan-club réservé aux «30 ans et plus».

Parmi les 6900 spectateurs présents au stade de Genève dimanche, on retrouve les visages de la veille. Déroulée face à la tribune nord, une banderole exhorte à la ferveur: «Soyons moins silencieux que nos dirigeants!» Vocales ou sentimentales, toutes les cordes sont à l'unisson afin de pousser l'équipe vers une victoire qui ferait tellement de bien par les temps qui courent. A l'entrée des joueurs sur le terrain, un autre calicot surgit: «Ne laissez pas notre club partir en fumée.» Brandi dans les effluves de… fumigènes, le message fait office de cri du cœur, de prière impérieuse. Pour tous les Servettiens, ce rude hiver va durer jusqu'à vendredi, date butoir pour une éventuelle reprise du club. Ensuite, une hirondelle fera le printemps. A moins qu'un vautour ne lorgne vers la dépouille d'une défunte institution.