«On fera de vilains vieux», avaient coutume de plaisanter les anciens joueurs de rugby en passant leurs gros doigts déformés par les coups de crampons sur leurs oreilles en chou-fleur. Cela faisait partie du folklore. C’était avant que le rugby, jeu d’évitement, ne devienne un sport de collision où des joueurs toujours plus grands, plus lourds, plus rapides se percutent plein cadre avec des conséquences toujours plus néfastes et durables sur leur santé. Fini de rire: les futurs retraités du ballon ovale ne sont désormais plus sûrs de bien vivre leur après-carrière, ni même tout simplement de vivre vieux.

Taux de blessés en hausse

Début septembre à Paris, la Ligue nationale de rugby (LNR) a organisé un colloque sur la santé des joueurs professionnels. En cinq ans, les sorties définitives sur blessure au cours d’un match ont augmenté de 40% et le nombre total de blessures est passé de 603 à 981 sur les deux dernières saisons. Selon les données de la Fédération française de rugby (FFR), les blessures frappent surtout les premières lignes – le terme décrit bien leur exposition – et les demis de mêlée et d’ouverture, ceux qui doivent penser le jeu, ceux qu’il faut viser.

Le bas du corps (genoux, chevilles) est de plus en plus fragilisé, mais ce sont surtout les commotions cérébrales (+25% sur les cinq dernières années) et les traumatismes au visage (+39%) qui inquiètent le plus. «On me demande de soigner des joueurs qui subissent des commotions cérébrales graves et de plus en plus nombreuses», s’est inquiété le professeur Jean Chazal, neurochirurgien au CHU de Clermont-Ferrand, au micro de France Info.

Les conditions de jeu ont changé

Consubstantiel au rugby, le plaquage est un geste technique particulièrement précis et de plus en plus contrôlé. Les plaquages hauts (au-dessus des épaules, avec risque de toucher la gorge) et les «plaquages cathédrale» (où l’adversaire retombe tête la première) sont punis sévèrement. Mais il y a tout le reste: les percussions à pleine vitesse, les risques de commotions cérébrales, voire d’hémorragies internes.

Le joueur moderne a pris 10 kilos de muscles et 30% de vitesse sur les dix dernières années. Il participe à des matches à 48 minutes de temps de jeu effectif et 162 situations de contact (ruck ou maul), contre 27 minutes et 69 rucks/mauls il y a vingt ans. «Il faut laisser les joueurs se reposer, prône l’international Benjamin Kayser. Tu as pris un avion dans la tête, il te faut trois semaines, un mois, mais sans avoir la pression d’avoir à rejouer la semaine suivante.»

Son ancien coéquipier Jamie Cudmore a porté plainte contre le club de Clermont-Ferrand, qu’il accuse d’avoir «joué avec sa santé» en le faisant revenir sur le terrain après deux commotions cérébrales en 2015. Certains médecins estiment que 30% des joueurs ayant subi une commotion cérébrale restent sur le terrain. Mais certaines ardoises ne s’effacent pas d’un coup «d’éponge magique».