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La Tunisie est le seul pays arabe à avoir une équipe nationale féminine de rugby. Mais les joueuses souffrent du manque de soutien financier du gouvernement et subissent au quotidien les conséquences de la montée des partis islamistes.
© Arnopaillard

Reportage

Rugby féminin en Tunisie: l’autre révolution

Elles aiment le ballon ovale, peuvent encore se qualifier pour les Jeux olympiques et, cinq ans après le printemps arabe, racontent un pays en transition, entre relents d’obscurantisme et avancées sportives

Des jeunes filles s’entraînent au plaquage sur une plage déserte de Sousse. Le ballon de rugby tournoie au-dessus de leurs maillots roses, shorts, lycras et voile, pour celles qui l’ont choisi, à l’endroit même où les balles des terroristes fauchaient la vie des touristes l’an dernier. En Tunisie, chaque entraînement, chaque déplacement de l’équipe nationale de rugby à VII féminin se transforme en symbole.

Encore faut-il entendre parler de ces sportives. Revenues championnes d’Afrique en 2012 puis troisièmes en 2015, personne n’était venu les féliciter à leur arrivée à l’aéroport de Tunis. Qu’importe: ce dernier résultat les qualifie pour le tournoi préolympique de Dublin, en juin prochain. Comme les joueuses, le «seven» sort de l’ombre et sera représenté aux Jeux olympiques de Rio en août 2016, pour la première fois depuis 1924.

Décrocher un ticket pour les JO ressemble fort à une mission impossible pour une équipe rattrapée par l’audace du printemps arabe. La petite famille prend de plein fouet toutes les convulsions que traverse le pays. Cinq ans après la révolution, le fol espoir de la jeunesse tunisienne qui avait délogé une dictature s’essouffle.

Les subventions stagnent – les clubs exclusivement féminins recevant tout de même une aide du ministère de la jeunesse et des sports – et l’inflation plombe le budget. Les quelques joueuses à avoir décroché le bac et une licence de sport sont au chômage, qui ronge 15% de la population et 22,6% des femmes au quatrième trimestre 2015, selon l’Institut national de la statistique.

Aucune fille en salle de sport

En outre, derrière leurs sourires presque enfantins et leur apparente insouciance, ces Tunisiennes, pour la plupart issues de milieux modestes de l’intérieur du pays, vivent au quotidien les conséquences de la montée des partis islamistes dans les urnes. Gharbi Amani, 22 ans, numéro 6 et originaire de Kairouan, en sait quelque chose. «Culturellement, je ne peux pas sortir courir dans ma ville. Ce n’est pas Tunis. Il n’y a aucune fille qui s’entraîne en salle de sport à Kairouan», enchaîne-t-elle avec une rage à peine contenue, les yeux braqués sur ses ongles rouges impeccablement faits.

La Fédération tunisienne de rugby, à l’image du pays, tente de faire table rase du passé après des années de dictature. «Il faut faire l’inventaire du nombre de licenciées (un millier actuellement), un diagnostic de l’état des clubs et repartir sur des bases saines», explique d’un ton sans concession Nehla Boudina, conseillère du ministre de la jeunesse et des sports en charge du sport féminin.

Elle a demandé à la Fédération de rugby de renouveler les membres de son bureau, comme elle le fait pour les autres sports. Son idée? «Que le sport redevienne un droit pour tous les citoyens, pas seulement une vitrine servant à un dictateur ou à sa femme. Leïla Ben Ali donnait de l’argent à l’équipe féminine de football qui n’avait même pas d’endroit où s’entraîner», s’offusque-t-elle.

L’assainissement prend du temps. Les joueuses ont continué à s’entraîner dans leurs clubs respectifs, avec de très petits moyens. Mais elles ne remettent les pieds sur le terrain en tant qu’équipe nationale que depuis fin mars, après six mois d’interruption. Un gouffre qu’elles ont essayé de combler en retournant à leurs disciplines d’origine.

Amal Dardouri, 22 ans, ancienne championne de boxe, a remis ses gants. A l’image des autres joueuses, toutes «piquées» à d’autres sports, elle a été repérée par l’ancien entraîneur Mohamed Ali Hedi. Faire du rugby? L’idée lui semblait au début complètement incongrue. Elle lui a ri au nez, de son gros rire puissant et chaleureux, avant d’essayer et de ne plus jamais arrêter. Amal considère Mohamed comme un deuxième père. Malgré les baffes qu’il lui a – littéralement – données. Selon Mohamed, ces baffes «font partie de la culture». Il dirige désormais l’équipe nationale masculine, mis à l’écart de l’équipe féminine pour cet incident que le reste de la Fédération qualifie d’inacceptable.

«Kif le coach»

Entre relents d’obscurantisme et vraies avancées dans l’esprit du sport, le numéro d’équilibriste de l’équipe s’incarne dans l’un des berceaux du rugby en Tunisie: Jemmel, à environ 200 kilomètres de la capitale. La moitié de l’équipe nationale est née ici. Amira Fekih, 25 ans, première arbitre femme tunisienne, a raccroché les crampons pour y entraîner les filles de moins de 14 ans. Ce jour-là, sur le terrain, ses petites portent des tee-shirts blancs avec quelques mots en arabe pour soutenir l’armée et la police à Ben Gardane. «On est fier pour les martyrs», peut-on lire en référence aux forces de l’ordre tunisiennes qui ont perdu la vie en arrêtant les terroristes le 7 mars dernier.

Deux d’entre elles, Siwar Ben Henda et Ons El Ghoul, 12 et 13 ans, rentrent du tournoi de Monaco où, le 27 février, elles ont reçu leur coupe de championnes des mains de la princesse Charlène. Plus tard, elles veulent être «kif le coach», «comme le coach», Amira. Les épaules presque enfoncées, timide hors du terrain, sa voix devient puissante et directive lors de l’entraînement, au-dessus du brouhaha et de l’appel à la prière de la mosquée voisine.

Helmi Ben Salah, membre du bureau de la Fédération en charge du rugby féminin, lui aussi originaire de Jemmel, tient à préciser le contexte. «Dans ma ville, en 2012, Ansar al-Charia, une branche d’Al-Qaida, est venu faire un meeting. Les gens les ont chassés à coup de pierre. Oui, c’est un fief d’où sont sortis des islamistes extrémistes mais aussi un lieu où les filles peuvent étudier et jouer. Nous avons décentralisé le rugby de Tunis dans l’esprit de la révolution, en 2011, et amené le sport jusqu’à elles.»

Helmi nous embarque à quelques kilomètres de Jemmel, à Monastir, où se trouve le mausolée de Habib Bourguiba, président de 1957 à 1987 ayant exercé un pouvoir virant à l’autoritarisme. De la ministre des femmes aux joueuses, Bourguiba est systématiquement cité pour expliquer «l’exception tunisienne» en termes d’égalité femmes-hommes.

Cette égalité gravée dans le Code du statut personnel de 1956 et remise en question au lendemain de la révolution fut réaffirmée par des milliers de femmes hurlant dans la rue le 13 août 2012. Une exception qui se vit aussi sur le terrain: la Tunisie est le seul pays arabe à aligner une sélection nationale de rugby féminin. Avec une nuance: «Le climat de peur se réinstalle. Les islamistes veulent une régression de nos droits», avance sans détour Samira Meraï, ministre de la femme, de la famille et de l’enfance.

«C’est durant cette fameuse manifestation de 2012 que je me suis dit: en Tunisie les femmes sont quand même très fortes. Avant, j’étais contre l’idée du rugby féminin, mais j’ai vite changé d’avis en les voyant jouer à Moscou aux Championnats du monde en 2013», se rappelle Francis Crespo, originaire de Bagnères-de-Bigorre, conseiller technique à la Fédération et présent lors de chaque déplacement.

Encore du travail

Pourtant, à Beja, un pôle agricole de l’intérieur du pays où avait lieu le championnat tunisien, Ichrak Gharbi, 36 ans, estime qu’il reste du travail en matière d’égalité. Elle dégaine, les mains calmement enfoncées dans les poches de son jogging: «J’ai fait partie de la toute première équipe féminine de rugby en Tunisie, en 2002. Il y a moins d’équipes depuis cinq ans. Peut-être le contexte. Même si depuis un an, ça commence à aller mieux. À mon époque j’étais la seule joueuse de rugby de Beja, maintenant il y a une équipe. C’est plus facile à accepter pour les familles. Mais la Fédération ne laisse pas la place aux femmes, il y en a seulement une. Et j’aimerais être coach de l’équipe nationale, pourquoi pas?»

Actuellement, le coach s’appelle Didier Soulié, également professeur agrégé d’éducation physique et sportive à l’Université de Bordeaux et entraîneur de l’équipe nationale universitaire féminine de rugby à VII en France. Confronté à de nouvelles problématiques, il reste en retrait quand une joueuse voilée demande que ce soit une femme qui prenne en photo sa tête découverte pour un visa. Le problème du port du voile, interdit par les règles de World Rugby à cause du risque de strangulation et du danger des épingles, s’est posé pour la première fois au tournoi de Hong Kong en 2012. Les deux joueuses concernées ont trouvé l’astuce: maintenir le voile sous un casque de rugby. Un geste relativement nouveau, le port du voile ayant été interdit sous Bourguiba durant 30 ans en Tunisie avant la révolution.

Ces détails réglés, l’entraîneur sera à Tours avec l’équipe en mai pour un tournoi avant celui, préolympique, de Dublin. Son objectif principal reste le prochain Championnat d’Afrique, le 17 et 18 septembre 2016, et celui de 2017, qualificatif pour la Coupe du monde 2018 à San Francisco.

Quant aux filles, même si elles consacrent, sans rémunération, quatre jours par semaine au rugby, elles cherchent aussi les moyens de s’en sortir. La capitaine, Rawia Othmani, 27 ans, espère intégrer un master en science et technique des activités physiques et sportives à Bordeaux, l’occasion de décoller à tous les niveaux. «Le sport ne nourrit pas», lâche Ines Souissi, 27 ans, qui vient de laisser un emploi dans sa ville natale de Djerba pour pouvoir rester en sélection nationale. Comme un écho aux manifestations des désillusionnés de la révolution, en février dernier, qui scandaient «la liberté d’expression ne nourrit pas».

Ines et les autres espèrent toucher leur premier salaire de semi-pro fin avril. Comme le pays et la Fédération, elles ont des fourmis plein les crampons et rêvent de sortir de cette longue et pénible période de transition.

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