La municipalité a repavé de rose la longue artère commerciale qui s'ouvre devant la gare. Mais rien n'y fait. Alignement des boutiques à bon marché, vitrines placardées d'autocollants proclamant des baisses de prix, amoncellements de chaussures à moins de 10 euros: débarquer à Gelsenkirchen donne toujours ce sentiment de mettre le pied en «billig Deutschland», cette Allemagne du discount qui vit et consomme au ralenti. Ici, le taux de chômage est l'un des plus élevés d'Allemagne: 22% en moyenne. Au cœur de la Ruhr, promue capitale culturelle européenne pour 2010, Gelsenkirchen semble ne s'être jamais remise de la disparition des charbonnages et de l'industrie de l'acier.

Difficile d'imaginer que nous sommes pourtant dans la ville de Schalke 04, le club détenteur de deux Coupes d'Allemagne, en 2001 et 2002, vainqueur d'une Coupe de l'UEFA, et qui à chaque match de championnat fait le plein dans son stade de 62000 places, l'Arena, l'un des plus modernes et des plus beaux d'Europe. La «Solarstadt», la ville aux mille soleils, celle qui a produit les panneaux solaires de la nouvelle gare de Berlin, mais qui est aussi à la pointe dans la recherche sur les piles à combustible. Mais qui le sait, en Allemagne? Même Angela Merkel, lors de sa campagne électorale, s'est laissé surprendre à regretter «l'écart économique exorbitant entre Wiesbaden et Gelsenkirchen». C'est «une ville de l'ex-RDA échouée à l'ouest, la manifestation de toutes les haines et de tous les rejets», regrettait l'an dernier le quotidien économique Handelsblatt.

«Si au moins nous pouvions changer de nom. Gelsenkirchen cela sonne déjà comme une défaite. Alors nous disons que nous venons de la ville de Schalke 04!» Ralf, qui patiente dans la file du bureau pour l'emploi, se raccroche encore à l'idée que la Coupe du monde de football servira peut-être à changer un peu l'image de sa ville. Pas de chance: au moment où la ville agite son fanion aux couleurs de Schalke 04, le club mythique doit se séparer de son célèbre manager au cigare, Rudi Assauer. Après treize ans de succès, il doit partir, soupçonné d'avoir révélé que son club, qui a financé seul son stade de plus de 190 millions d'euros, est couvert de dettes (120 millions d'euros) et ne tient plus que par des avances sur recettes de coupes de l'UEFA.

Qu'importe. A Gelsenkirchen comme dans les autres clubs de Bundesliga de la Ruhr, à Dortmund, Duisbourg, Leverkusen, l'attachement au club de football local surmonte toutes les vicissitudes. Quatre clubs qui, à moins de 40 minutes de voiture les uns des autres, arrivent chaque week-end à remplir des stades de 50000 à 70000 places (Dortmund). «Le foot est profondément lié à la culture industrielle de la région. L'industrie et le foot se sont développés en parallèle. Au début, c'était une façon de sociabiliser les mineurs, de les attacher à leur lieu de travail. C'est devenu un lien entre eux et, aujourd'hui, un symbole d'identification. Dans aucune autre région, il n'y a autant de femmes dans les stades, entre un quart et un tiers du public est féminin. On vient au stade en famille», raconte Ulrich Homann, rédacteur en chef de la revue Reviersport. Son magazine est d'ailleurs superbement installé dans une ancienne mine de Essen, la ville voisine.

A Gelsenkirchen, même si une place debout avoisine 7 euros - quand on en trouve - la question du prix des billets est toujours le gros débat des supporters. Cela n'empêche pas le club de Schalke 04 d'être l'un des plus populaires d'Allemagne: plus de 38000 affiliés. «Les grands-mères inscrivent leurs petits-enfants dès la naissance, affirme l'attachée de presse. Et, à l'ouverture de la saison, les gens viennent avec leur sac de couchage pour réserver leurs abonnements.» Même si la Ruhr, en pleine mutation économique, dispose encore d'un des pouvoirs d'achat les plus bas des régions de l'ouest de l'Allemagne, elle concentre tout de même un potentiel considérable de spectateurs. 6,4 millions de personnes vivent dans un rayon de 50 kilomètres de l'Arena, ne manque pas de souligner le club exploitant.

Inaugurée en août 2001, l'Arena de Gelsenkirchen est bien plus qu'un stade. «C'est un des éléments qui doivent nous permettre de faire évoluer l'économie locale vers les activités de loisirs, de culture et de bien-être», explique Joachim Hampe, un des conseillers économiques de la ville. Lorsque le socle de béton qui supporte le gazon a été retiré du stade pour exposer l'herbe au soleil et que le toit s'est refermé, l'Arena se transforme en immense salle de spectacle pouvant contenir plus de 70000 spectateurs, comme lors du concert du groupe rock PUR, ou 30000 à 35000 pour des grands opéras.

Autour du vieux stade, le Parkstadion construit pour la Coupe du monde de 1974, tout un complexe sportif et de bien-être est en construction. Hôtel de luxe, centre de réhabilitation et de remise en forme pour les sportifs de haut niveau, école de football, centres de formation, piscine, zones de détentes, Schalke 04 se retrouve au cœur d'un réseau d'entreprises de loisirs et de la santé. Avec 200 employés permanents, le club, dont le chiffre d'affaires dépasse 130 millions d'euros, fournit indirectement des emplois à plus de 1000 personnes.

Mais ce n'est qu'une goutte d'eau face aux 60000 emplois perdus ces trente dernières années avec la fermeture des puits de mine. La ville, qui comptait encore 400000 habitants dans les années 1970, n'en recense plus que 270000. Avec une forte proportion de personnes âgées et le plus haut taux de personnes assistées socialement pour toute la région.

«En fait nous souffrons d'une inadéquation entre les qualifications exigées par les nouvelles industries, l'énergie solaire, la chimie, les entreprises de logistique et de transport, l'industrie culturelle et le profil des anciens employés de la sidérurgie, de la mécanique ou des mines», résume Joachim Hampe. Même si, selon les économistes, Gelsenkirchen est aujourd'hui l'une des trois villes allemandes les plus accueillantes pour les investisseurs, les nouveaux secteurs n'ont encore procuré que moins de 10000 emplois hautement qualifiés.

La nouvelle société néerlandaise Scheuten, leader dans les cellules photovoltaïques, n'emploie encore que 400 personnes. Le pétrolier BP vient d'investir 1,2 milliard d'euros pour construire l'une des raffineries les plus performantes d'Europe. Comme le reste de la Ruhr, Gelsenkirchen, qui a vite calculé que plus de 60 millions de personnes vivent dans un rayon de 250 kilomètres, mise sur la transformation de ses friches industrielles en centres commerciaux ou de loisirs. Le résultat est souvent impressionnant.

Moins que les merveilles de la sculpture de la Renaissance que Joachim Hampe tient à nous faire découvrir au château de Horst: un manteau de cheminée illustrant les prophéties d'Ezéchiel et qui vaut bien les chefs-d'œuvre des bords de Loire. Mais qui le sait, en dehors de Gelsenkirchen? Alors Joachim Hampe soupire après le Mondial comme après le Messie.