Le stade porte le nom Les Marais parce qu’il y avait jadis des marécages. La zone a été asséchée et est devenue vaguement industrielle. Au loin, quelques hangars et entrepôts. Les pelouses sont très british, tondues minutieusement grâce au petit robot flambant neuf qui, à l’autre bout du terrain, achève d’égaliser le gazon. Est-ce là le premier effet visible de la réussite de l’équipe locale? Rumilly Vallières, qui joue en Nationale 2 (quatrième division), s’est qualifié en demi-finale de la Coupe de France. L’équipe haut-savoyarde recevra l’AS Monaco à Annecy en ce très opportun jeudi de l’Ascension.

Le GFA Rumilly Vallières est assuré d’une dotation de 587 500 euros remise par la Fédération française de football (FFF), soit largement plus de la moitié du budget annuel du club. De quoi acheter plein de petits robots. Sourires de Luc Chabert, l’un des quatre coprésidents: «On va avant tout distribuer des primes aux joueurs qui le méritent bien et puis bien entendu investir dans les équipements et l’encadrement, en pensant surtout aux jeunes. L’ADN du club, c’est la formation et l’éducation.»

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Luc Chabert aime à être présent lors des trois entraînements hebdomadaires de l’équipe. Il n’a pas long à parcourir: la fromagerie qu’il dirige est à 500 m du stade des Marais. A 17h30, les joueurs arrivent. Pas de grosses berlines mais des voitures ordinaires. Ils ont déjà enfilé le bleu de travail (la couleur du club) car, covid oblige, les vestiaires sont fermés et les douches sont prises à la maison. L’automne dernier, plus de la moitié de l’effectif a été contaminée. La leçon semble avoir été retenue. En amont du terrain d’entraînement situé sur la commune de Vallières, la route qui mène à Rumilly, à 4 km de là, draine à cette heure-ci des travailleurs qui rentrent chez eux. Coups de klaxon pour saluer les héros locaux.

Plus dur contre Divonne

Pas de fans, encore moins d’ultras dans les coursives. Deux jeunes filles seulement, deux sœurs, venues à vélo. Elles montrent du doigt là où elles habitent, une zone pavillonnaire sur la colline d’en face. L’une dit: «On ne connaît rien au foot mais tout le monde parle d’eux, même à Paris. On voudrait bien faire des selfies mais on n’ose pas.» Peu d’engouement dans la région. A Vallières, un calicot planté à l’entrée du village invite l’habitant à encourager les Bleus. Voilà tout. «Les gens ici sont des taiseux et des besogneux, le covid n’a rien arrangé, c’est encore plus calme qu’avant», observe Luc Chabert.

Le parcours des Bleus de Rumilly Vallières mériterait pourtant davantage de ferveur. Le club n’est que la quatrième formation amateur à se hisser aussi haut dans l’histoire de la Coupe de France, la première depuis Quevilly en 2010. Seul Calais en 2000 avait atteint la finale (perdue 2-1 face aux professionnels nantais). «Etonnamment, les premiers tours contre des équipes de division inférieure comme Divonne et Oyonnax furent les plus serrés», rappelle Luc Chabert. Le déclic: le 8e tour et un 5-1 «d’anthologie» infligé à Saint-Priest (N2). Le moment spécial: le face-à-face contre le voisin annécien (N1) battu aux tirs au but en 16e de finale. Et puis l’impensable exploit: le 2-0 contre Toulouse (Ligue 1) en quart de finale le 20 avril.

On retrouve Luc Chabert dans ses bureaux. Il a succédé à son père à la tête des Fruitières Chabert, qui lui-même a succédé au sien. Une affaire de famille. Dix entreprises en Pays de Savoie et un savoir-faire traditionnel avec une gamme de fromages qui va du reblochon AOP à l’emmental en passant par la tome des Bauges et l’abondance AOP. L’Equipe du lendemain de la qualification en demi-finale est encore posé entre l’ordinateur et une pile de dossiers. Titre de la une: «Ça c’est le football». Clin d’œil au projet avorté de Super Ligue privée à l’initiative de 12 grands clubs européens. «Nous sommes la démonstration de ce que le football peut produire de plus beau. Un esprit sain, une appartenance à une région, une politique tournée vers les jeunes, sportive mais surtout éducative», résume le coprésident.

Ancien joueur de PLO et Yverdon

Histoire étonnante que celle du GFA Rumilly Vallières. En 2018, Vallières (1800 habitants) accède au National 3 et fusionne avec Rumilly (15 000 habitants), qui évolue dans une division inférieure. Le GFA – Groupement football de l’Albanais, du nom de cette région – est fondé pour unir les forces. Marcellaz et Marigny, deux villages, intègrent la nouvelle structure. Quatre coprésidents sont nommés. «C’est collégial comme en Suisse», glisse Luc Chabert. Le GFA est aussitôt promu en National 2 et est versé dans le groupe C avec notamment les réserves pros des deux olympiques, l’OL (Lyon) et l’OM (Marseille), ainsi que celle de l’AS Monaco.

La deuxième vague du covid gèle le championnat à l’automne alors que le GFA est classé en milieu de tableau. La compétition ne devrait pas reprendre. Mais, au printemps, le Ministère des sports autorise le déroulement de la sacro-sainte Coupe de France avec le bonheur que l’on sait pour Rumilly Vallières, qui a franchi… neuf tours. «Nous avons l’un des plus petits budgets de N2 mais avec plus de 600 licenciés nous formons l’un des plus gros clubs de Rhône-Alpes, voilà un autre paradoxe», relève Luc Chabert.

Le statut de l’écrasante majorité des joueurs de N2 est quasi professionnel. Point de cela au GFA. Seuls cinq ont des contrats dits «fédéraux» et sont salariés. Comme Vincent Di Stefano, qui est passé par l’équipe de France M19 avec les champions du monde Paul Pogba et Samuel Umtiti. Comme également Dorian Lévêque, vainqueur en 2014 de la Coupe de France avec Guingamp. Les autres exercent des métiers, assureur, électricien, agent immobilier, surveillant de collège, etc. Le milieu défensif Stéphane Viglierchio est aide-fromager chez Chabert. Le lendemain de l’exploit contre Toulouse, il embauchait comme tous les jours à 5h30 à la Fruitière de Cruseilles.

La poêle, le foot et la girafe

Stéphane Viglierchio est né à Saint-Julien-en-Genevois, son épouse est laborantine à Meyrin (GE). Il a joué côté suisse à Plan-les-Ouates et Yverdon. Depuis 2013 à Vallières, il a vécu chaque accession à l’échelon supérieur jusqu’à la N2. «Il n’y a pas de clan dans ce club, c’est une famille. Chacun a son CV, l’un a foulé la pelouse du Bernabeu à Madrid, un autre connaît surtout le stade de Rumilly et ses 2500 places. Mais sur le terrain, il n’y a pas une tête qui dépasse sauf pour planter un but», dit-il. Monaco? «C’est le très haut niveau mais on peut évidemment passer. Sur un match, tout est possible.»

Lui comme tous les autres rêvent d’une finale au Stade de France contre le PSG de Neymar et Mbappé. La demi-finale qui se jouera à huis clos à Annecy (pour cause de non-homologation du stade de Rumilly) sera diffusée jeudi soir sur France 2. La chaîne publique a préféré cette confrontation à celle qui oppose ce mercredi le PSG à Montpellier. A Rumilly, aucun grand écran ne sera monté, à cause de la crise sanitaire. On regardera le match à la maison. Christian Heison, le maire, rappelle que sa ville est une capitale mondiale de la poêle grâce au groupe Tefal. Et du jouet grâce à la girafe Sophie, qui vient de fêter ses 60 ans. «On est devenu aussi un peu la capitale régionale du foot.» En attendant mieux si le GFA montait à Paris le 19 mai pour la finale.