Son nom a commencé à devenir familier aux amateurs d'échecs en octobre 1997, lorsque contre toute attente, il est devenu à 14 ans et 17 jours le plus jeune grand maître de toute l'histoire des échecs. Ruslan Ponomariov ajoutait ainsi une ligne de plus, mais de poids, à son palmarès: double champion du monde des moins de 12 ans, champion d'Europe et du monde des moins de 18 ans, alors qu'il n'a soufflé que 12 bougies sur son gâteau d'anniversaire, le prodige, né à Gorlovka, en Ukraine orientale, n'en est plus à un exploit près. Il ne compte pas s'arrêter en si bon chemin. «Mon but? Devenir champion du monde, tout simplement. Autrement, à quoi bon faire autant de sacrifices», avoue-t-il.

Depuis le mois de janvier, il mène le classement mondial des juniors, devançant le Français Etienne Bacrot (17 ans) et le Russe Alexander Grishuk (16 ans). Mieux encore, depuis le mois de juillet, Ruslan Ponomariov totalise 2630 points Elo, ce qui fait de lui le 51e grand maître de la hiérarchie mondiale. Une étape, sans doute, vers les sommets. «C'est l'un des prétendants les plus sérieux pour ravir un jour la couronne à Kasparov», analyse le grand maître et journaliste français Eloi Relange, venu spécialement à Bienne pour produire une émission de télévision d'une heure sur le net (sur Canal Web). «Son jeu ne souffre d'aucune lacune particulière et sa marge de progression n'est pas terminée.» A Bienne, Ruslan Ponomariov s'est vu offrir, pour la première fois de sa carrière, la possibilité de disputer un tournoi si relevé, aligné aux côtés notamment des numéros 14 et 15 mondiaux, Peter Svidler et Boris Gelfand. L'Ukrainien a réussi son entrée: à deux rondes de la fin de la compétition, il occupe le troisième rang des tabelles!

«Mon père m'a appris à jouer aux échecs quand j'avais 7 ans, explique-t-il. J'ai toujours été attiré par ce jeu, qui est presque devenu une drogue.» Chez lui, dans sa maison à Kramatorsk, il consacre en moyenne 6 heures quotidiennes à sa passion, qui s'est transformée en métier, se gardant quand même le week-end pour décompresser avec ses amis et pour «conserver intact son intérêt pour les échecs…» Sauf ces deniers temps, où il vient d'achever sa scolarité obligatoire. Sans surprise, c'est le meilleur élève de la ville de Kramatorsk, peuplée par 200 000 âmes.

Malgré son amour inconsidéré pour les échecs, le talent se refuse à placer tous ses œufs dans le même panier. Il commencera à l'automne des études de droit. «Parce que c'est le métier le plus prestigieux en Ukraine», avoue-t-il. Sérieux, il rappelle que «même Kasparov et Karpov ont achevé leurs études universitaires, ce qui ne les a pas empêchés de réussir la carrière que l'on sait».

Pour les connaisseurs, le doute n'est plus permis: par son frêle physique, sa personnalité et surtout son style de jeu, positionnel, Ponomariov est bien la copie conforme de l'ancien champion du monde, Anatoly Karpov. Voici quinze ans, on aurait parlé d'un pur produit de l'école soviétique. Ruslan Ponomariov ne renie pas la comparaison avec la légende Karpov. «Cela ne me gêne pas, j'ai d'ailleurs suivi des cours avec lui, lance-t-il. Mais je n'ai pas de véritable modèle. D'ailleurs, pour être complet, je devrais aussi m'inspirer de la force de calcul de Garry Kasparov…» Pur intellectuel, le meilleur junior du circuit consacre une bonne partie de ses loisirs à la lecture, parfois des livres d'aventure, mais de moins en moins. «Récemment, je me suis plongé dans l'histoire soviétique, notamment sous l'ère de Staline…»

Devant un échiquier, Ruslan Ponomariov reste des heures entières assis sur sa chaise, les jambes croisées, à la recherche du coup qui fait mal. Une fois la partie terminée, et contrairement aux apparences, l'étoile montante du jeu des rois tombe dans une décontraction inattendue et redevient un adolescent comme tant d'autres. Curieux par nature, il a cherché des informations sur Internet avant de débarquer dans le Seeland. «J'ai surtout vu des cartes, ce qui m'a permis de mieux situer Bienne. Mais je n'ai pas encore eu le temps de visiter.» Ses premières impressions? «C'est assez petit, surtout si on compare avec la moyenne des villes en Ukraine.» Ruslan Ponomariov se montre fier de Kramatorsk, qui serait «le fleuron de l'économie de son pays, en étant à l'origine de 35% des recettes économiques d'Ukraine», souffle-t-il. Chez lui, Ruslan n'est plus un inconnu. Il bénéficie du soutien financier d'une grande industrie métallurgique. Même s'ils n'ont pas la tradition russe, les échecs ukrainiens sont en train de se ménager leur place au soleil. «Les échecs sont aussi populaires que le hockey, par exemple. Seuls le football et la boxe sont encore plus prisés.» La voie est donc libre pour Ruslan Ier…