Russell Coutts crie à l'injustice. Brad Butter­worth à la prise en otage. Le premier défend les couleurs de BMW Oracle dont il a été nommé directeur général. Le second a renouvelé son contrat avec Alinghi où il officie toujours comme vice-président et skipper. Les deux Néo-Zélandais, meilleurs amis du monde, se retrouvent opposés dans un bras de fer préjudiciable à la Coupe de l'America. Leur amitié les pousse-t-elle à tenter de raisonner leurs milliardaires de patron ou au contraire ajoute-t-elle à la complexité d'une situation qui paraît inextricable?

Le premier nous a confié son sentiment et exposé la position de son équipe à l'aéroport de Genève avant de s'envoler pour Valence, sa nouvelle résidence. Le second nous a répondu par téléphone, depuis le Danemark où il dispute le Championnat du monde de Farr 40 avec Ernesto Bertarelli.

Sachant que les deux hommes se parlent régulièrement, que chacun des deux camps essaie de prendre la presse à partie, l'on est en mesure de s'interroger sur la bonne foi des uns et des autres et de se demander à chaque réponse, forcément bien réfléchie, à qui profite le crime...

• Ou en est on? Brad Butterworth: « Ils nous traînent au tribunal. Voilà ce qui se passe. C'est ce que j'appelle une extorsion. Ils prétendent vouloir négocier, mais ils auraient dû le faire avant de nous attaquer en justice. S'ils retirent leur plainte, nous accepterons de discuter.»

Russell Coutts: « Nous craignons que le Protocole actuel donne lieu à un événement unilatéral et favorise tellement le Defender que la nature même de la Coupe de l'America en sera altérée. Pour nous, la Coup est en danger. Nous avons essayé de négocier, mais s'ils ne veulent pas entrer en matière, il n'y a pas d'autre solution que de porter l'affaire au tribunal. Si nous parvenons à un accord mutuel – selon le Deed of gift (ndlr. acte constitutif et document de référence) pour un Protocole similaire à celui de la 32e Coupe qui fut un vrai succès. Si nous y parvenons, nous sommes prêts à interrompre les démarches juridiques. C'est que je souhaite ardemment.»

• Les points qui fâchent?

R.C.: «La légitimité du Desafio español comme Challenger of record (ndlr: selon BMW Oracle, le yacht-club qu'il représente n'organiserait pas de régate annuelle comme le stipule le Deed of gift) ou le fait qu'ils s'octroient le droit de rejeter un compétiteur même s'il répond aux exigences. Et aussi la possibilité pour Alinghi de participer aux éliminatoires des Challengers. S'ils veulent tester leur bateau, qu'ils le fassent dans le cadre d'une autre régate, obligatoire, mais qui ne compte pas.»

B.B.: «Lors de la dernière Coupe, BMW Oracle avait contesté devant le jury la légitimité du Desafio español parce qu'il représentait la Fédération espagnole de voile. Cette fois, le Desafio représente un club. Mais cela ne leur convient toujours pas. Le Challenger of record est tout à fait légal. Quant à la question de l'exclusion d'une équipe, c'est risible. Pourquoi voudrait-on rejeter un Challenger alors que nous encourageons la participation?»

• La position des autres?

R.C.: «Nous avons un groupe de Challengers derrière nous. Mais je ne peux pas vous donner leur nom.»

B.B.: «Quatre Challengers sont officiellement inscrits, dont Team New Zealand. D'autres, comme les Allemands, ne devraient pas tarder. Tous ont accepté le Protocole. Nous avons organisé une de plus belles Coupes de l'America. Nous essayons de faire les choses un peu différemment la prochaine fois et, notamment, d'introduire, selon le souhait de la plupart des équipes, un nouveau bateau. Tout le monde a accepté le Protocole. Sauf Oracle.»

• Le nouveau bateau?

R.C.: «Ce qui me dérange, c'est qu'Alinghi n'a pas encore annoncé les règles de classe du nouveau voilier. Ce qui leur donne un énorme avantage dans la mesure où ils ne donnent pas suffisamment de temps aux Challengers pour concevoir et construire un bateau. Octobre, c'est bien trop tard pour permettre à chacun d'explorer la jauge, de concevoir et construire un bateau d'ici au printemps 2009. S'il est vrai qu'ils n'ont pas commencé à plancher sur cette nouvelle jauge avant la fin de la Coupe, alors pourquoi se sentent-ils obligés d'introduire un nouveau bateau dans des délais aussi courts?»

B.B.: «Ils sont les seuls à se plaindre. Nous avons déjà eu plusieurs réunions avec les Challengers officiels qui participent avec nous à l'élaboration de la jauge.»

• La Coupe en danger?

B.B.: «La Coupe, non. Mai les petites équipes, oui. Ça nuit à leur recherche de fonds. Larry Ellison, lui, aura toujours de quoi signer les chèques. Tout cela n'est qu'une embuscade, une prise en otage de l'événement pour obtenir la régate qu'ils souhaitent…»

R.C.: «Nous craignons que le Protocole actuel ne donne lieu à un événement unilatéral et favorise tellement le Defender que la nature même de la Coupe de l'America en sera altérée. Pour nous, la Coupe est en danger.»

• Un duel en 2008?

R.C.: «Je préférerais pouvoir me concentrer le plus vite possible sur les aspects sportifs et disputer cette Coupe en 2009. Je suis réfractaire à l'idée d'un défi en multicoques l'an prochain. Mais en tant que directeur général, je me dois de parer à toute éventualité. De préparer mon équipe techniquement et sportivement.»

B.B.: «Nous n'avons pas l'intention de les affronter l'an prochain en multicoques. Mais de disputer des actes, à bord des bateaux actuels, avec les Challengers officiels»

• Une amitié en péril?

B.B.: «Pas le moins du monde. Nous en avons vu d'autres. Et j'ai hâte de le revoir. Avec tout ça, nous allons avoir le temps de jouer au golf en attendant de pouvoir à nouveau naviguer. Russell est quelqu'un de très bien. C'est un grand marin. Mais je travaille pour Ernesto Bertarelli et il travaille pour Larry Ellison. Il est normal qu'il fasse tout ce qu'il peut pour son équipe. Ce qu'il pense être le mieux pour elle. Personnellement, ce qui m'intéresse, c'est de naviguer. J'ai eu honte pour mon pays en 1988 lorsque Michael Fay est allé en justice pour lancer un défi absurde aux Américains. Nous avons gagné la Coupe, nous avons pris des décisions pour la suite et nous nous y tenons.»

R.C.: «J'ai essayé d'utiliser cette amitié pour permettre un début de négociations autour d'une table. Pour l'instant, cela n'a servi à rien. Mais quoi qu'il arrive, ils resteront mes amis. C'est aussi pour cela que j'aimerais que l'on trouve un accord pour que l'on puisse se concentrer sur ce que nous aimons, c'est-à-dire régater. Mais dans le cadre d'une compétition équitable où j'aurai une chance de gagner. Je ne comprends pas ce qui a motivé de tels changements. Pourquoi ce besoin si fort d'établir des règles aussi unilatérales? J'aimerais qu'on me le dise. Je ne peux pas mettre un visage sur ce Protocole. Brad, Ernesto? Mais je ne suis pas là pour débattre de la responsabilité de telle ou telle personne. Dépassons les conflits personnels. C'est l'avenir de la Coupe qui est en jeu.»