Sport

La Russie convaincue de dopage d'Etat

Un rapport dénonce un recours au dopage massif et organisé dans l’athlétisme russe. L’Agence mondiale antidopage recommande d’exclure la Russie des prochains Jeux Olympiques

Pour un peu, on se serait cru revenu à l’ère soviétique. Même la question du représentant de l’agence TASS («Pouvez-vous prouver vos accusations?») aux trois membres de la commission indépendante de l’Agence mondiale antidopage (AMA) fleurait bon les années 1980, lorsque Est et Ouest réchauffaient la Guerre froide sur les terrains de sport du monde. C’était l’époque des «Wundermädchen» de l’Allemagne de l’Est, des sprinters américains bourrés de stéroïdes, des boycotts aux Jeux olympiques et des tours d’honneur patriotiques.

C’était un temps que l’on croyait disparu et que la commission d’enquête de l’AMA, présidée par le Canadien Richard «Dick» Pound, a fait renaître lundi après-midi à Genève. Lors d’une conférence de presse, Dick Pound a présenté les conclusions d’un travail de six mois sur le dopage dans l’athlétisme russe. Le rapport dénonce «une culture profondément enracinée de la tricherie». Il incrimine «des entraîneurs qui étaient d’anciens athlètes et qui travaillent en relation avec le personnel médical. Cette mentalité de «gagner à tout prix» a été transmise aux athlètes actuels, avec ou sans leur consentement.» Tous se justifient «par le principe que tous les autres trichent aussi.» Peut-être pas avec la même absence de complexe.

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«Tous savaient...»

En Russie, cela se fait avec une organisation rodée. Le rapport décrit un tissu de complicités multiples pour faciliter le dopage et le cacher aux rares personnes qui s’aventurent à le traquer. La commission d’enquête a découvert des méthodes de contrôle inefficaces et ne correspondant pas aux standards. «Tous savaient ce qui se passait, ce que faisaient les entraîneurs, quel était le rôle de la Fédération russe antidopage», explique Dick Pound, que le terme de «dopage d’Etat» ne rebute pas: «Ce qui s’est passé ne peut pas se produire sans le consentement actif ou impliqué de l’Etat.»

Dick Pound et ses deux adjoints, le juriste canadien Richard McLaren et le policier allemand Günter Younger, ont conduit durant six mois une enquête qui devait vérifier les graves accusations formulées en décembre 2014 par le couple Stepanov dans un documentaire choc de la chaîne allemande ARD. L’athlète Julia Stepanova et son époux Vitali Stepanov, ancien de la lutte antidopage russe, y révélaient que 99% des athlètes russes se dopaient, avec l’aide de médecins, entraîneurs et officiels de la Fédération russe d’athlétisme. Considérés comme les premiers lanceurs d’alerte du monde sportif, ils vivent aujourd’hui cachés en Allemagne.

Les enquêteurs de l’AMA ont travaillé vite. «Il fallait faire vite, face à des gens qui étaient au courant de ce que nous cherchions et qui s’efforçaient de détruire des preuves», souligne Günter Younger. Ils y parviennent parfois, comme le Laboratoire antidopage de Moscou qui détruit 1417 échantillons sanguins suspects, avant l’arrivée des inspecteurs. Mais aussi comme celui de Lausanne qui, épingle le rapport, «n’a pas tenu compte d’instructions spécifiques» et «détruit 67 échantillons transférés de Moscou pour analyse». La complicité de Lausanne n’est pas avérée mais la commission n’a pas été convaincue par les explications du laboratoire vaudois.

Dans ses recommandations, la commission de l’AMA préconise la suspension de la Fédération russe d’athlétisme (ARAF) aux Jeux olympiques 2016 de Rio. Un avis que Sebastian Coe, le nouveau président de la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF), entend suivre. «Ces informations sont alarmantes. Nous avons besoin de temps pour les digérer et en comprendre tous les détails. J’ai cependant demandé au conseil de l’IAAF de lancer la procédure relative aux sanctions proposées contre l’ARAF.» Le CIO, dans un communiqué de presse diffusé lundi soir, lui accorde sa confiance «pour prendre toutes les mesures nécessaires». Aux Jeux olympiques de Londres en 2012, la Russie avait gagné 18 médailles en athlétisme, dont 8 d’or. «Ces JO ont été sabotés», dit aujourd’hui Dick Pound.

Côté russe, le numéro 2 de l’Agence russe antidopage, Nikita Kamaïev, a d’abord rejeté ces accusations. «Il n’y a rien de probant dans ce rapport mais seulement des déclarations que nulle preuve n’étaye», a-t-il affirmé. Plus tard, le ministre russe des Sports, Vitali Moutko, a préféré faire profil bas. «Si les instances internationales, comme la Fédération internationale d’athlétisme ou bien l’AMA, émettent des recommandations, nous les suivrons évidemment.»

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