Dopage

La Russie menacée de quatre ans d’exclusion

Un comité de l’Agence mondiale antidopage recommande une mise au ban du sport russe, qui inclurait les Jeux olympiques. Décision finale le 9 décembre

Le drapeau russe peut-il disparaître durant quatre ans du sport mondial? La possibilité est bien réelle depuis que le Comité de révision de la conformité (CRC) de l’Agence mondiale antidopage (AMA) a recommandé un éventail de sanctions sévères à l’encontre de la Russie, qui augure d’une bataille devant le Tribunal arbitral du sport (TAS).

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Lundi 25 novembre dans la soirée, l’AMA a révélé contre toute attente le contenu des recommandations de ce comité indépendant, chargé de déterminer les suites à donner aux nouvelles incartades de la Russie. Le CRC ne s’embarrasse pas de nuances. Il demande notamment son exclusion des deux prochains Jeux olympiques (Tokyo 2020 et Pékin 2022) ainsi que de toute grande compétition mondiale; l’interdiction d’organiser ou de candidater pour l’organisation d’un championnat du monde, y compris ceux lui étant déjà attribués; l’interdiction pour tout représentant du gouvernement russe de siéger dans les fédérations internationales signataires du Code mondial antidopage (toutes les grandes le sont) et pour tout dirigeant du Comité olympique russe d’assister aux compétitions dont la Russie est exclue.

Le CRC accepte cependant la participation d’athlètes russes aux grandes compétitions sous bannière neutre, à condition qu’ils ne soient pas impliqués dans le dopage organisé ayant eu cours en Russie jusqu’en 2015, à l’image du dispositif mis en place lors des Jeux d’hiver de Pyeongchang en 2018.

Ces suggestions seront étudiées le 9 décembre, à Paris, par le comité exécutif de l’AMA. Il pourra avaliser ces sanctions ou renvoyer le dossier devant le CRC pour un nouvel avis – ce qui déclencherait sans nul doute un tollé chez les adversaires de la Russie, au premier rang desquels les Etats-Unis.

Appel en vue

L’Agence russe antidopage, Rusada, pourra faire appel d’éventuelles sanctions devant le TAS. Tous les observateurs s’attendent à ce que la juridiction suprême du droit du sport, installée à Lausanne, ait à trancher cette affaire en 2020. Elle devrait alors rendre une décision avant l’été, malgré la complexité du dossier, pour ne pas empiéter sur la préparation des Jeux olympiques de Tokyo.

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A court terme, une telle décision ne concernera toutefois pas le football: dans le cadre de l’Euro 2020, quatre matchs doivent avoir lieu à Saint-Pétersbourg, et il y a deux mois, la finale de la Ligue des champions 2021 a été attribuée à cette même ville. L’AMA a précisé que la décision ne s’appliquerait pas à l’Euro, car il s’agit d’«une compétition continentale qui ne concerne qu’un seul sport», ni à la Ligue des champions.

Une telle sanction serait accueillie gravement dans un certain nombre de fédérations internationales dont la Russie est un soutien majeur, en organisant de nombreuses compétitions non rentables économiquement ou en pourvoyant des sponsors par le biais de compagnies d’Etat.

Pour le sport mondial, c’est le dernier épisode en date d’un feuilleton exceptionnellement long, mêlant intrigues diplomatiques, jeux d’influence au plus haut niveau du sport mondial et piratages informatiques multiples.

Une exclusion des prochains JO viendrait sanctionner un incroyable péché d’orgueil du gouvernement russe. Il y a un an, la Russie avait obtenu sa réintégration par l’Agence mondiale antidopage en échange de la remise de données du laboratoire antidopage de Moscou gardées sous séquestre par le gouvernement. L’exploitation de ces données, incluant les résultats des contrôles antidopage originaux menés sur les sportifs russes durant les années noires (2011-2016, au moins), devait permettre aux fédérations internationales de sanctionner les Russes dopés mais passés entre les mailles du filet.

Données manipulées

Mais, selon les experts informatiques de l’AMA et de l’Université de Lausanne, les données remises par la Russie en janvier ont fait l’objet de très nombreuses manipulations. Les juristes du CRC, après avoir examiné le rapport des experts et entendu les réponses apportées par la partie russe, ont souhaité sanctionner ce qu’ils décrivent comme «un cas extrêmement sévère de non-conformité avec l’exigence de fournir une copie authentique des données de Moscou, avec plusieurs facteurs aggravants».

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«Les données de Moscou ne sont ni complètes ni intégralement authentiques, écrit le CRC. Des centaines d’analyses antidopage anormales apparaissant dans la copie de la base de données LIMS de 2015 [qui recense tous les contrôles menés par le laboratoire, remise en 2015 par un lanceur d’alerte russe à l’AMA] ont été ôtées de l’exemplaire de 2018, et les données brutes et fichiers PDF associés ont été supprimés ou altérés.»

«De nombreuses suppressions ou modifications supplémentaires ont été faites en décembre 2018 et janvier 2019, après que le comité exécutif de l’AMA a imposé la remise de ces données. Ces actions ont été dissimulées en antidatant les systèmes informatiques et les fichiers, de manière à faire croire que les données du laboratoire de Moscou étaient demeurées intactes depuis 2015.»

Exonération stratégique

Le CRC accuse également la Russie d’avoir introduit des éléments de preuve dans la base de données pour faire croire à une conspiration orchestrée par le docteur Grigory Rodchenkov, ancien directeur du laboratoire de Moscou réfugié aux Etats-Unis depuis qu’il a levé le voile sur ses propres manipulations et précipité la chute du système russe.

C’est une question juridique importante qu’il faudra trancher: peut-on tenir l’agence russe comptable d’actions faites sous l’autorité de son gouvernement?

Travis Tygart, directeur général de l’Usada

Il exonère toutefois entièrement Rusada, l’Agence russe antidopage, dont le travail actuel est jugé «efficace, y compris en ce qui concerne les enquêtes en Russie». Le CRC recommande par conséquent que Rusada ne soit pas placée sous surveillance particulière durant cette période de quatre ans mais insiste sur le fait que le respect de son indépendance sera une condition de la réintégration de la Russie dans quatre ans.

Cette reconnaissance du travail de Rusada pourrait constituer un point essentiel ces prochains mois. Car, techniquement, c’est bien Rusada qui peut être sanctionnée par l’AMA en tant que signataire du Code mondial antidopage. L’agence russe pourrait arguer devant le TAS qu’elle ne peut être sanctionnée alors qu’elle n’a d’aucune manière manipulé les données du laboratoire de Moscou, auxquelles elle n’avait pas accès. C’est d’ailleurs ce que s’évertue à répéter ces dernières semaines Iouri Ganus, son directeur général.

«C’est stratégique de sa part. C’est une question juridique importante qu’il faudra trancher: peut-on tenir l’agence russe comptable d’actions faites sous l’autorité de son gouvernement?» s’interrogeait récemment Travis Tygart, directeur général de l’Usada, l’Agence américaine antidopage, porte-voix depuis cinq ans de l’opposition à Rusada.

Comme le disait au Monde Olivier Niggli, directeur général de l’AMA, tout le but des recommandations du CRC constituait à sanctionner les véritables coupables des manipulations, à savoir le pouvoir russe, tout en épargnant au maximum Rusada et les athlètes. «La jurisprudence est en notre faveur puisque le TAS a déjà validé en 2016 la suspension du Comité paralympique russe par le Comité international paralympique, alors que le comité russe n’était coupable de rien. Ensuite, notre standard de conformité dit expressément que les signataires ont la responsabilité de ce qui se passe dans leur pays, même si tout n’est pas de leur ressort.»

Cette stratégie ayant été suivie à la lettre par le CRC, tout concourt à ce que, le 9 décembre, le comité exécutif de l’AMA avalise les recommandations, et prenne le risque d’un combat juridique coûteux devant le TAS. Mais le mouvement sportif et le Comité international olympique, historiquement favorables à la Russie, pourraient s’y opposer en bloc et provoquer une nouvelle crise au sommet du sport mondial.

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