Politique

Pour la Russie, succès de l'opération Coupe du monde

Le Kremlin a transformé un tournoi sportif en opération de charme globale et en écran de fumée pour faire passer des réformes impopulaires. Un sans-faute tactique

La Russie a mis sur la pelouse des moyens disproportionnés, mais l’opération «Coupe du monde» a été couronnée de succès. Pas une trace de hooliganisme, aucun scandale de dopage, une fête sportive réussie avec une performance inattendue de l’équipe russe. Toute dernière au classement de la FIFA parmi les équipes participantes, la Russie s’est hissée jusqu’aux quarts de finale. Un beau bonus pour le pays organisateur.

Au début du tournoi, l’immense majorité des locaux se morfondait à l’idée d’une humiliation probable dès la phase de poules. Mais les deux premiers adversaires (Arabie saoudite, Egypte) se sont révélés faibles, tandis que l’Uruguay infligeait une cuisante défaite (3-0) vite oubliée à des Russes de toute façon déjà qualifiés pour le second tour. L’énorme surprise est venue de la victoire contre l’Espagne (80% des Russes misaient sur une défaite) et fut suivie dans la nuit du 1er juillet par des scènes de liesse sans précédent dans tout le pays.

La Russie a instantanément adoré deux nouveaux fétiches: la jambe du gardien de but Igor Akinfeïev (qui a contré un tir au but crucial) et la moustache de l’entraîneur Stanislav Tchertchessov, lequel a su métamorphoser une équipe en perdition depuis plusieurs années.

Espace public transfiguré

Au petit jeu de la Coupe du monde, l’image de la Russie dans le monde s’est trouvée bien améliorée, au moins temporairement. Les supporters et les journalistes étrangers furent ravis de découvrir une contrée plus accueillante, ouverte et moderne que celle qu’ils s’imaginaient. Un quartier entier de Moscou s’est transformé en lieu de fête nocturne pour les supporters, alors que, d’ordinaire, le moindre rassemblement impromptu, qu’il soit politique, sportif ou autre, se voit sans délai dispersé par la police antiémeute. Boire de la bière en groupe dans la rue est devenu possible, de même que chanter en chœur ou brandir des étendards divers et variés. Du jamais-vu dans un pays où la société civile est depuis longtemps atone.

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Il y a bien eu quelques tentatives d’exploiter la fibre xénophobe par des députés du parlement. D’étranges mises en garde ont été proférées: «ne pas avoir de relations sexuelles avec des étrangers»; «les supporters étrangers sont porteurs de maladies contagieuses» ou «offrent des bonbons à la drogue».

Courroucé par cette hospitalité exceptionnelle, l’un des principaux quotidiens du pays, Moskovski Komsomolets, a titré fin juin «Le temps des traînées: ces femmes russes qui couvrent le pays de honte» à propos de liaisons supposées avec des supporters étrangers. Mais la sauce n’a pas pris, et l’humeur fraternelle a dominé de bout en bout. Même le cri «Vive l’Ukraine» du défenseur croate Domagoj Vida, juste après l’élimination de la Russie, n’a pas entraîné de réponse excessive côté russe.

Retour «à la niche»

Mais les observateurs de la société russe déplorent dès à présent le caractère éphémère de cette cohésion nationale. L’éditorialiste Maxime Troudolioubov établit dans Republic.ru une comparaison entre le Brésil et la Russie. Là où les Brésiliens ont «courageusement mené jusqu’au bout le combat» contre la corruption liée à l’organisation de la Coupe du monde en 2014, il constate que «la société russe s’est contentée de jouir de pouvoir temporairement posséder la ville, de remporter des victoires qui, à en juger par l’absence du président Poutine lors des matchs, n’étaient pas dans ses plans. Des victoires ni volées, ni toxiques, ni controversées. Avant de retourner docilement à la niche.»

L’éditorialiste fait référence aux 6,1 milliards de dollars engrangés par la FIFA durant la compétition et aux 14 milliards de dollars dépensés par l’Etat pour son organisation, soit plus du triple de ce que le Brésil avait engagé en 2014. Des sommes faramineuses, captées par l’habituel groupe de milliardaires proches du président.

L’euphonie ambiante a été habilement exploitée par le Kremlin pour annoncer en douce, le jour du premier match, des mesures impopulaires: recul de cinq à huit ans de l’âge de la retraite et hausse de la TVA. D’autre part, Vladimir Poutine, qui n’a jamais montré une attirance particulière pour le football, a tiré parti de la phénoménale couverture médiatique offerte par l’événement pour signifier sa souveraineté globale.

Défilé de chefs d’Etat

Affichant la primauté des relations personnelles sur les normes éthiques, Vladimir Poutine a invité durant le tournoi l’ancien président de la FIFA Sepp Blatter, banni à ce titre de toute activité liée au football pour corruption. Il a aussi reçu des dizaines de chefs d’Etat étrangers, brisant au passage le relatif isolement diplomatique dont il fait l’objet depuis quatre ans. Ce week-end, il voit encore «environ onze à douze chefs d’Etat assister à la finale de la Coupe du monde», selon son assistant diplomatique Iouri Ouchakov.

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Parmi eux, le Hongrois Viktor Orban et le Moldave Igor Dodon, deux dirigeants affichant leur proximité avec le Kremlin. Ce dimanche, c’est au tour de l’émir du Qatar, Tamim bin Hamad al-Thani (prochain pays hôte de la Coupe du monde). Enfin, Vladimir Poutine rencontre les présidents français et croate Emmanuel Macron et Kolinda Grabar-Kitarovic, venus assister au match opposant les sélections de leurs pays. Ce sont autant de victoires symboliques pour le maître du Kremlin.

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