Football

En Russie, des supporters de football appellent à la censure d’un film sur le Tsar Nicolas II

D’immenses bannières condamnant un film sur le Tsar Nicolas II ont été récemment brandies par des supporters. Un geste sans précédent suggérant une politisation du football russe à une année de la Coupe du monde de football

«Touche pas au Tsar russe!» Tel est le message envoyé vendredi depuis les tribunes pleines d’un stade de football moscovite au réalisateur d’un biopic sur Nicolas II. Alexeï Outchitel a osé évoquer dans son film Mathilda une amourette de jeunesse du dernier Tsar russe, exécuté par les bolchéviques en 1918. Considéré comme un martyr et un saint, Nicolas II a été canonisé en 2000 par l’église orthodoxe russe.

De prudes supporters des deux équipes rivales (le Spartak et le Lokomotiv) ont déroulé d’immenses bannières de chaque côté des tribunes, durant la finale de la Supercoupe de Russie, qui oppose le champion au vainqueur de la Coupe. Deux bannières, deux slogans, deux lignes. En noir: «Pour la Foi, le Tsar et la Patrie», un slogan monarchiste. En dessous, en rouge: «Outchitel, touche pas au Tsar russe.» Et qu’importe si aucun d’entre eux n’a vu le film, qui ne sortira qu’en octobre – si les censeurs résistent aux arguments du stade.

«Nos gars sont formidables!»

Largement relayé par la presse russe, cet incident constitue une première dans l’histoire du football russe, mais aussi dans celle de la culture, deux sphères qui s’ignoraient mutuellement jusqu’ici. Mais la politique est venue faire le lien, alors qu’une campagne menée par un courant ultraconservateur s’efforce de mobiliser aux quatre coins de la société russe contre des artistes jugés trop occidentaux ou libéraux.

Cheffe de file du combat contre le film Mathilda, la députée du parti majoritaire Russie Unie Natalia Poklonskaïa, 37 ans, s’est empressée de remercier les supporters sur son compte Facebook. «Nos gars sont formidables! J’espère qu’à chaque match [la campagne contre Outchitel] prendra de l’ampleur! Je sais que les meilleurs jours sont à venir pour les supporters!»

Gages de loyauté au pouvoir

Aujourd’hui passionaria ultraorthodoxe et monarchiste (tout en étant absolument loyale à Vladimir Poutine), Natalia Poklonskaïa était, jusqu’à l’annexion russe en 2014, procureure ukrainienne en Crimée, et avait à ce titre fait envoyer en prison un militant nationaliste russe.

Devant la médiatisation de l’incident, le réalisateur Alexeï Outchitel est monté au créneau mardi en menaçant de porter plainte. Sur la chaîne d’Etat Match TV, il a affirmé que «les slogans ont été affichés par des gens payés et qui ne comprennent pas ce qu’ils écrivent. […] Ils n’ont rien à voir avec les supporters du Spartak ni du Lokomotiv». Tentant prudemment de mettre ces derniers de son côté, le cinéaste précise qu’il est lui-même supporter (du Zenit Saint-Pétersbourg) et qu’il éprouve «le plus grand respect pour les supporters du Spartak et de Lokomotiv».

Outchitel est d’autant plus vexé d’être pris pour cible qu’il a donné des gages de loyauté au pouvoir. Il avait été l’un des signataires de la fameuse lettre de soutien à Vladimir Poutine pour l’annexion de la Crimée, émise par le Ministère de la culture.

Les ennemis de l’orthodoxie

Du côté des autorités sportives, on dédramatise. La présence des bannières a été validée par le régulateur, assure Arthur Grigoriants, responsable du comité de contrôle et de discipline de la Fédération de football russe. «Toutes les bannières ont été examinées et autorisées», expliquait Grigoriants lundi sur Match TV. «Il n’y a rien de politique dans ces slogans», selon lui. «La politique, ce sont les drapeaux et les symboles, vous voyez ce que je veux dire?» Mais il reconnaît au passage que ces slogans sont sans précédent…

Les supporters de foot sont-ils mûrs pour être embrigadés dans un combat idéologique contre les artistes «libéraux»? Des passerelles existent depuis plusieurs années entre certains groupes de supporters et des militants orthodoxes radicaux. «Sorok sorokov» («40 fois 40»), une organisation qui assure bénévolement la sécurité du Patriarche Kirill, est en grande partie constituée de supporters de foot qui affichent aussi des opinions ultraconservatrices, violemment homophobes et se prêtent à des opérations coup de poing contre ceux qu’ils désignent comme des ennemis de l’orthodoxie.

Bagarres devant les cinémas

«La grande majorité des supporters se moque éperdument du film Mathilda et du Tsar Nicolas II», tempère Alexandre Verkhovsky, directeur du centre SOVA, spécialisé dans l’observation des mouvements extrémistes en Russie. Pour lui, les bannières contre le film sont le fruit d’une minorité active. «C’est vrai qu’il y a beaucoup de supporters orthodoxes, et que certains ont des liens avec des organisations militantes. Mais il est impossible de dire que la manifestation a été ordonnée. Cela me paraît plutôt être une initiative de supporters des deux équipes, qui se sont coordonnés entre eux.»

Verkhovsky note cependant que les chefs des groupes de supporters «ont tous des liens avec les autorités et coopèrent avec eux» et que «si la majorité de supporters s’était opposée à ces bannières, elles ne seraient pas apparues» dans les tribunes. Quant au risque que des bagarres éclatent devant les cinémas à la sortie du film, l’expert pense que l’éventualité ne peut être exclue. D’ici à ce que les autorités utilisent le prétexte du risque de violence pour interdire la sortie du film, il n’y a qu’un pas.

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