«On avait un peu peur du Brésil au début. Mais on les a dominés. Match nul. C'est incroyable.» Tout essoufflé encore par un quart d'heure de jeu d'une folle intensité, en nage dans son maillot gris, Djuma, 18 ans, le capitaine de l'équipe rwandaise, n'en revient pas. Pour son premier match de Coupe du monde, il s'offre le Brésil. Djuma fait partie des quelque 200 jeunes joueurs participant à la première coupe du monde de football de rue.

Dans son équipe, Djuma comptait une fille, auteur d'une jolie passe de la tête et d'un violent tir à deux centimètres des buts. «Dans nos matches à Kigali, ce sont les filles qui marquent des buts. Les garçons restent en défense.» C'est une des règles du «Football pour la paix», un projet au Rwanda soutenu par la coopération allemande, «pour apprendre l'égalité entre filles et garçons», explique Djuma.

Et c'est pourquoi, mieux organisés, les Africains ont tenu tête aux acrobates brésiliens. De dépit, un grand attaquant de l'équipe de São Paolo a lancé sa chaussure à travers le petit terrain de 25 mètres de longueur. Aussitôt sanctionné par ses coéquipiers. Ici, pas d'arbitre: on juge les fautes en commun. En cas de doute, les deux équipes se regroupent en cercle et font appel à un médiateur. Puis le jeu repart, vif, serré, avec quelques jolies combinaisons car il est impossible de jouer solo sans se faire bloquer. Pendant ce temps, les speakers, avec un débit digne des commentateurs sud-américains, s'égosillent à égrener les noms des joueurs. Il y a de la passion, du plaisir et du spectacle.

Equipes de cinq joueurs

«Je n'ai jamais vu un aussi beau stade», s'enthousiasme Alkaly, 17 ans, pas peu fier, dans son maillot rouge du Sénégal, de succéder aux Brésiliens. Le stade métallique construit spécialement au cœur du quartier populaire et d'immigration du Kreuzberg accueille vingt-deux équipes de cinq joueurs, venues de tous les continents. Elles s'affrontent depuis dimanche, et jusqu'à la fin de la semaine, pour la coupe Andres Escobar, du nom de ce joueur de l'équipe nationale de Colombie qui fut assassiné en juillet 1994 pour avoir marqué un autogoal lors de la Coupe du monde aux Etats-Unis, quelques jours auparavant.

Car c'est à Medellin, où il enseignait, que Jürgen Griesbeck a eu l'idée de lancer le «Football pour la paix», un réseau s'appuyant sur le football de rue pour sortir les jeunes de la spirale de la violence, de la drogue et de la pauvreté. L'idée de «StreetFootballWorld» est que le plaisir de jouer peut se transformer en tremplin pour la vie, à travers des projets socio-éducatifs dans le monde, soutenus notamment par la Coopération internationale allemande. Quand la Coupe du monde de football fut attribuée à l'Allemagne, l'entraîneur de la Mannschaft, Jürgen Klinsmann, accepta aussitôt de soutenir l'idée de lancer en parallèle à la compétition mondiale une coupe du football de rue.

Les jeunes viennent de Nairobi, où l'accent est mis sur la protection de l'environnement; de l'académie dakaroise Diambars, parrainée par les footballeurs Patrick Vieira et Bernard Lama, où l'on cherche à donner un avenir à des jeunes sans toit ni famille; du Centre Peres pour la Paix à Tel Aviv, où l'on apprend à s'accepter entre Israéliens et Palestiniens. Ce sont des hip-hoppeurs d'Oslo, ou des jeunes des quartiers défavorisés de Londres et de Kaboul. Pour l'ouverture du tournoi, l'équipe berlinoise du Kreuzberg, qui insiste sur l'idée que «rien ne va sans la collaboration des filles» - il y en a 35 inscrites au tournoi - a dû au dernier moment céder sa place au Paraguay, car son entraîneur était en retard.

Rien qu'à Kigali, à la maison des jeunes de Kimisagara, un projet soutenu par la coopération allemande, il y a 54 équipes, toutes mixtes. A 18 ans, Djuma est un joueur de bon niveau. Il joue en deuxième division rwandaise dans l'équipe de l'Etoile de Kibungo, à l'est de Kigali. «J'aimerais bien devenir footballeur professionnel, rêve-t-il. Mais la concurrence est dure. Au moins avec le football de rue on voyage et on se fait plaisir. L'an dernier on a participé à un tournoi en Colombie.»

Et puis, surtout, il y a la fête. Multiculturelle, bon enfant et bruyante, dans les saveurs épicées de l'Afrique ou du Pérou. Comme on ne les fait bien que dans le métissage du Kreuzberg.