Les épreuves de patinage artistique des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) 2020, qui se déroulent dès ce vendredi, promettent de remplir la patinoire de Malley. Les billets (gratuits) se sont arrachés au point que plusieurs sessions affichaient complet des semaines en avance. «C’est un plaisir de voir que ce sport est aussi populaire ici, lançait l’ancien champion Stéphane Lambiel, quelques heures avant de patiner lors de la cérémonie d’ouverture. Mais cela ne m’étonne pas vu le niveau qui s’annonce: il y aura du très, très beau monde sur la glace.»

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Il pense notamment à la Sud-Coréenne You Young, une «incroyable technicienne» qui s’est fait remarquer en 2016 en devenant la plus jeune championne nationale du monde alors qu’elle n’avait que 11 ans. Les Russes Alina Zagitova et Alexandra Troussova ne sont par contre pas à Lausanne, mais elles ont déjà marqué l’histoire de leur sport. En février 2018, la première a remporté la médaille d’or des Jeux olympiques de Pyeongchang à 15 ans. Quelques mois plus tard, la seconde devenait la première femme à réussir un quadruple lutz à 14 ans.

En ski alpin, peu d’athlètes percent au plus haut niveau avant d’avoir soufflé leurs 20 bougies. En hockey sur glace, on imagine difficilement un gamin de 16 ou 17 ans donner la leçon à des colosses dans la force de l’âge. En curling, l’expérience des années est une arme efficace. Le patinage artistique, par contre, couronne régulièrement des prodiges en pleine adolescence.

Des triples sauts à 13 ans

A l’âge de participer aux JOJ, ouverts aux jeunes de 14 à 18 ans, certains ont déjà atteint leur meilleur niveau. Stéphane Lambiel en sait quelque chose, lui qui a pris le quatrième rang des Championnats d’Europe élite à l’âge de 16 ans, en 2002 à Malley. «Pour être performant, il faut une tonicité hors du commun et beaucoup de souplesse. Ces qualités peuvent être activées très jeunes.»

Cela ne se fait pas par magie mais grâce à des programmes extrêmement poussés, suivis de manière draconienne dès la plus tendre enfance. Il est communément admis dans le milieu qu’il faut dix ans de pratique et quelque 10 000 heures d’entraînement pour atteindre le plus haut niveau. Le compteur peut tourner dès l’âge de 3 ans, que la fédération canadienne identifie dans un document officiel comme le bon moment pour apprendre à patiner.

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«Il s’agit d’une discipline où les athlètes absorbent de gros volumes d’entraînement très jeunes, valide l’ancien patineur Laurent Alvarez, aujourd’hui responsable du sport de performance au sein de la fédération suisse. Dans l’optique d’atteindre le haut niveau, il faut acquérir l’essentiel de sa technique avant la puberté.» Une question de justesse dans les gestes, mais aussi de force physique: «A l’âge de 13 ans, il faut maîtriser certains triples sauts. Voire plus.»

A 15 ans, Noah Bodenstein est l’un des plus jeunes membres de la délégation suisse aux JOJ. Il a commencé le patinage artistique jeune. Son père partait skier avec son frère aîné; lui restait avec sa mère qui l’emmenait sur la glace pour qu’il fasse du sport aussi. Il jouait également au football et au hockey, mais ne pouvait «pas tout faire», dit-il en choisissant bien ses mots. «Et puis, dans les sports d’équipe, je n’étais pas seul à influencer la performance de mon équipe. Moi, je voulais que mon résultat ne repose que sur mes épaules.»

Déménagement à l’étranger

Aujourd’hui, il s’entraîne «le plus possible». Il est sur la glace tous les matins avant d’aller à l’école, entre quarante-cinq minutes et une heure, puis tous les après-midi une fois les cours terminés, jusqu’à deux heures. Hors glace, il fait aussi de la danse et de la gymnastique. C’est beaucoup, non? «J’ai parfois l’impression que ce n’est pas assez, car je sais que certains en font beaucoup plus, soupire-t-il. Mon rythme me paraît normal. Et je me dis que, si je travaille vraiment dur pendant le temps que j’ai à disposition, c’est déjà efficace. Je pense que la qualité vaut mieux que la quantité.»

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Le programme d’Anaïs Coraducci (16 ans) est encore plus chargé. Elle le déroule: «Je m’entraîne environ cinq heures par jour. Il y a trois heures de glace – deux à travailler les sauts et une pour la glisse, les chorégraphies et les pirouettes – puis une heure de condition physique et enfin une heure de danse, classique ou moderne, ou de stretching. Quand je suis bien physiquement, cela passe tout seul; mais c’est vrai que lorsque je suis fatiguée, j’ai l’impression que la journée ne finira jamais.»

«Si le corps est bien préparé, il est possible de s’entraîner beaucoup, assure Laurent Alvarez. Mais cela implique une planification précise pour éviter les blessures, car il est clair qu’un patineur est toujours à la limite. Il doit trouver le bon équilibre tout en effectuant le maximum d’heures, sans lesquelles il n’est pas possible de progresser.» Dans sa structure d’entraînement, Stéphane Lambiel en préconise trois ou quatre par jour, à harmoniser avec les contraintes scolaires et personnelles. Le milieu ne jure que par le sur-mesure, mais aucun champion ne fait l’économie d’un investissement total.

Depuis ses débuts à l’âge de 6 ans («tard»), le patinage artistique a largement conditionné la vie d’Anaïs Coraducci. «En Suisse, je ne pouvais pas avoir assez d’heures de glace, alors je suis partie à l’âge de 11 ans en famille d’accueil à Colmar, où je suis restée trois ans», raconte-t-elle. Elle a ensuite déménagé à Bergame, puis à Turin, où elle a déjà passé une année avec sa mère et sa petite sœur, patineuse elle aussi. «Pour pouvoir bien m’entraîner, j’ai opté pour une école par correspondance, précise-t-elle. J’ai environ deux heures et demie par jour pour étudier, et beaucoup à faire le week-end pour rattraper le retard que je prends pendant la semaine.»

Dix ans pour réussir

Elle voit bien que certaines patineuses de son âge ont déjà atteint un tout autre niveau. «Ce sont surtout des Russes, qui commencent très tôt et qui veulent vraiment réussir, souligne-t-elle. Pour faire des quadruples sauts à 15 ans, il faut des années et des années de travail depuis toute petite. D’un côté, je me dis qu’elles sont sur une autre planète. Mais en fait, je crois qu’il est possible de revenir. Il faut progresser physiquement et techniquement à son rythme.»

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Stéphane Lambiel ne dit pas le contraire. «Il y a une fenêtre de dix ans, de 15 à 25 ans environ, pour atteindre son meilleur niveau. Ceux qui y parviennent très jeunes ont certains avantages, notamment celui d’être plus légers, ce qui rend l’équilibre plus facile à gérer. Mais avec l’expérience, les autres apprennent à davantage interpréter la musique, ce qui est aussi une qualité dans une discipline artistique comme la nôtre.»

En attendant, les charges d’entraînement importantes imposées par le haut niveau impliquent des sacrifices, Noah Bodenstein et Anaïs Coraducci le concèdent. «Je suis dans une phase où je n’ai envie que de patiner pour progresser, mais c’est clair que sans le sport, j’aurais plus de temps pour voir mes amis et faire d’autres trucs», souffle le premier. «Quand il y a des objectifs, je suis mon programme sans lassitude. Mais bien sûr qu’il y a des moments plus difficiles, admet la seconde. Si, pendant les Fêtes, j’ai la possibilité d’être avec ma famille et qu’on me demande d’aller à la patinoire, je me dis: le 24 décembre? vraiment?»

Mais elle s’exécute, car c’est le prix à payer pour poursuivre son rêve. «Ce que j’attends de ma carrière sportive, c’est de ne pas avoir de regrets, appuie-t-elle. Jusqu’ici, j’ai tout fait pour me donner les moyens de réussir. Et si je ne réussis pas, au moins j’aurai essayé.»