On repère vite les membres de la Société nautique de Genève, siège du Défi suisse à la Coupe de l'America, qui suivent toutes les retransmissions des régates d'Alinghi: ils ont les yeux particulièrement cernés. Samedi soir cependant, ils ne formaient pas la majorité du public du salon rond dans lequel l'ultime course de la Coupe Louis-Vuitton était diffusée. D'habitude réservés aux membres, les lieux, comme lors de chaque retransmission, étaient ouverts à tous. La moyenne d'âge des 80 personnes présentes devait frôler les 35 printemps d'Ernesto Bertarelli.

Beaucoup semblent venir pour la première fois; on se fait expliquer, sur la plaquette publicitaire d'Alinghi, qui fait quoi sur un bateau. «On va mettre le feu à la Nautique!» crie un jeune homme, casquette aux couleurs du Défi suisse: il est trois heures moins cinq du matin, la régate commence enfin. Les premiers applaudissements tombent vite: Oracle écope d'une pénalité avant la ligne de départ. Le Défi américain prend vite l'avantage et plonge le salon rond dans une lente torpeur; plus les mètres qui séparent Oracle d'Alinghi augmentent, plus les positions dans les canapés de cuir vert s'affaissent. Les jambes croisées de ceux qui sont au sol s'allongent dans une position invitant au sommeil. Les responsables de «l'espace Alinghi» en profitent pour ramasser les cadavres des canettes de bière.

La moitié de la course est atteinte dans un «De Dieu, c'est beau!» tout genevois: Alinghi compte dix secondes d'avance. La victoire se dessine et les voix se font enfin entendre. La petite foule de ceux qui sont restés s'imagine qu'elle est au stade en donnant de la voix. La ligne franchie, le refrain est d'ailleurs celui d'une équipe de football: «On est en finale!» A l'écran, les marins s'aspergent de champagne. A la Nautique, on commence à partir. Les organisateurs n'avaient que de la bière au frigo.