Football

La sagesse retrouvée du football romand

Tous dirigés par une personnalité locale et un entraîneur du cru, Lausanne, Xamax, Sion et Servette obtiennent de bons résultats sportifs à l’abri des soucis financiers. C’est nouveau

Le Lausanne-Sport (LS) a appris sa promotion en Super League jeudi 5 mai, un jour d’entraînement, en consultant le site officiel de la Swiss Football League (SFL). Il y était annoncé que le FC Wil, seule équipe à encore pouvoir mathématiquement rejoindre le LS en tête du classement de Challenge League, ne recourait pas contre la décision de la SFL de ne pas lui attribuer la licence de jeu nécessaire pour prétendre évoluer parmi l’élite nationale. Pour la fête, il y a mieux mais pour le symbole, c’est parfait.

En 2016, les quatre principaux clubs romands ont été les bons élèves du football d’élite. Lausanne et Servette ont été promus, Sion et Neuchâtel Xamax se sont bien classés et tous ont obtenu sans problème leur licence de jeu pour la saison prochaine.

Un contraste saisissant

Le contraste avec le noir tableau des dix dernières années est saisissant. Lausanne avait été relégué sportivement en 2014, administrativement en 2002 et mis en faillite en 2003. Servette se relève tant bien que mal d’une faillite prononcée en 2005 et d’une relégation administrative en 2015. Neuchâtel Xamax avait été rayé de la carte en 2012, sa chute sauvant le FC Sion qui avait écopé cette année-là de 36 points de pénalité. Alors certes, on avait atteint un point où il devenait difficile de faire pire mais ce bon carnet de notes général mérite d’être souligné.

La promotion du Lausanne-Sport ne réjouit pas que ses supporters. Au-delà du plaisir de retrouver au plus haut niveau un grand nom du football suisse (sept titres de champion, neuf victoires en Coupe), Lausanne séduit par la qualité de son jeu, le parti-pris de sa politique (confiance aux jeunes talents du cru) et la sagesse de sa gestion. L’équipe entraînée par Fabio Celestini a survolé son championnat avec un budget inférieur de 35% à celui de la saison précédente et alors que la promotion n’était plus l’objectif obligé. La différence? «Celle qu’il existe entre bien bosser et mal bosser», résume le président du club Alain Joseph.

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Comme Lausanne, les autres clubs romands ont bien travaillé cette saison. Après avoir changé six fois d’entraîneurs au cours de l’année 2014, le FC Sion coule des jours heureux et presque sereins depuis dix-huit mois avec le Français Didier Tholot. Le club valaisan s’est imposé avec Young Boys et Grasshopper comme l’un des rares contradicteurs sérieux du FC Bâle. Il a effectué un joli parcours en Europa League (qualification pour les seizièmes de finale, deux matchs nuls contre le finaliste Liverpool). Sion ne forme plus autant de joueurs qu’avant mais s’est reconverti avec succès dans la mise en valeur de joueurs étrangers peu connus (Konaté, Bia).

Neuchâtel Xamax, revenu d’une douloureuse chute dans les catégories amateurs, a réalisé une bonne première saison pour son retour dans le monde professionnel. Troisièmes de Challenge League, les Neuchâtelois se sont positionnés pour viser la promotion à moyen terme. Ils retrouveront Servette la saison prochaine. Le club genevois, lui aussi promu officiellement depuis le 1er mai, est reparti sur des bases saines après une rétrogradation administrative en Première Ligue.

Une licence obtenu en première instance, ce qui est rare

Pour la première fois depuis bien longtemps, les quatre clubs romands ont tous obtenu de la Ligue nationale leur licence de jeu en première instance. Tous sont dirigés par des entrepreneurs locaux (Christian Constantin à Sion, Alain Joseph à Lausanne, Christian Binggeli à Neuchâtel, Didier Fischer à Servette) et entraînés par des anciens joueurs de l’équipe première (Didier Tholot, Fabio Celestini, Michel Decastel, Anthony Braizat). La folie des grandeurs semble révolue. Il faut dire que le défilé des «mécènes» intéressés et des investisseurs sans le sou, de Gilbert Kadji à Bulat Chagaev, en passant par Waldemar Kita, Marc Roger ou Majid Pishyar, a coûté cher: quatre faillites en dix ans, de la prison pour deux d’entre eux, mais surtout un immense retard concédé au moment où le football opérait sa mutation, passant d’un système de mécénat à une logique économique.

Longtemps tenu à bout de bras par des personnalités fortes et généreuses (Gilbert Facchinetti, André Luisier, Paul-Annik Weiller), le football romand s’est ensuite entêté dans cette voie, plaçant aveuglément son destin en des mains peu recommandables. Les clubs ont raté la transition vers une économie régulée. Ils ont aussi manqué le passage dans le nouveau stade (en étant faibles au moment où il fallait être forts), voire carrément rater le nouveau stade.

Pas de rivalité possible avec Bâle

Ces absences coûtent cher aujourd’hui encore. Solidement installé au sommet de la pyramide, Bâle, champion de Suisse pour la septième année consécutive, a instauré une hégémonie qu’il sera difficile de contester. Pour quelques années encore, Servette et Lausanne ne peuvent rivaliser avec le géant bâlois que sur le plan de la formation. Ils ne s’en privent pas et obtiennent des résultats remarquables chez les jeunes, fournissant de très nombreux professionnels et internationaux. C’est une bonne base, même si la gageure réside désormais dans la capacité à conserver le plus longtemps possible les talents les plus prometteurs. Régulièrement pillé, Servette tentera cet été de garder au moins une saison supplémentaire ses meilleurs espoirs.

Les Grenats et le LS ne luttent pas seulement contre Bâle. A Genève et Lausanne, beaucoup de spectateurs se sont tournés vers le hockey sur glace, qui a l’avantage de garantir du spectacle et une bonne ambiance au plus haut niveau national. Dans une région où les amateurs de football prennent parfois plus facilement l’avion pour aller voir Chelsea ou Liverpool que le bus pour monter à la Pontaise, il fallait du courage pour accepter de n’être que l’équipe du coin. Sion, Lausanne, Xamax et Servette ont eu cette sagesse. Elle leur redonne aujourd’hui un attrait et une identité. Nous serions même tentés d’ajouter: une chance.

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