L'avant-dernier tour de Challenge League avant la trêve s'époumonerait sans grand bruit, s'il ne donnait lieu ce soir à un choc particulier: Saint-Gall reçoit Lugano. Le deuxième contre le premier du classement, la meilleure défense contre la meilleure attaque du championnat, le grandissime favori de la ligue - après sa relégation en mai - contre un club dont on moquait les ambitions, issu du ventre mou des tabelles 2007/2008: l'opposition se dévide à souhait. Et pourtant. Saint-Gall et Lugano filent des destins similaires. Tendues vers la promotion en Super League, les deux sociétés ont une histoire. Et des histoires à effacer.

Condamné à étrenner son nouveau stade dans la discrétion de la Challenge League, le FC Saint-Gall lutte pour sa survie. Début novembre, son nouveau président, Me Michael Hüppi, lance un cri d'alarme dans un communiqué. A court de liquidités, le club est à la recherche de 1,5 million de francs pour assurer ses engagements. «C'est dramatique. Nous avons jusqu'à décembre pour les trouver. En septembre, je l'avais déjà dit. Personne ne l'a entendu», commente le dirigeant.

S'il devait échouer, le club le plus ancien de Suisse serait contraint de déposer le bilan. «Nous n'avons pas de mécène qui éponge toutes les dettes. Actuellement, l'argent afflue, mais pas assez. Les investisseurs ne croient pas que nous ayons une si mauvaise situation financière, car les résultats sportifs sont bons.» Bien que dotés d'un effectif fort rajeuni, les «Brodeurs» n'ont perdu qu'un seul match sur treize.

Incontestablement, le FC Saint-Gall paie la saison calamiteuse qui l'a précipité en Challenge League. «Il perd 3-4 millions sur son budget de la saison vu la baisse des revenus issus des droits TV, du sponsoring et des spectateurs», analyse Edmond Isoz, directeur de la Swiss Football League. «Le club a des problèmes financiers uniquement à cause de sa relégation.» Comme l'indique Bill Mistura, directeur de la société AFG Arena gestionnaire du stade - elle traite le ticketing, le secteur VIP, la sécurité, le marketing -, «la location des loges et des espaces business rapporterait 1 million supplémentaire en Super League».

Mais la relégation ne saurait occulter la gestion passée. «Deux entraîneurs en une saison et les acquisitions au mercato d'hiver ont laissé des traces», souligne Michael Hüppi. «Nous avions budgété 4 millions de déficit lors de la relégation. Aujourd'hui, nous en avons épongé 2,5. Il y a eu la liquidation des joueurs les plus chers en juin, la résiliation ensuite d'un contrat parmi les entraîneurs et trois réductions de postes: nous ne pouvons plus presser le citron. Si nous restons une année de plus en Challenge League, nous ne pourrons plus avoir d'équipe professionnelle.» En charge du dossier au St-Galler Tagblatt, Markus Scherrer s'interroge: «Le problème est récurrent. C'est cela qui est dramatique. En juin 1995, ils étaient à deux doigts de déposer le bilan.»

Au vestiaire, le calme plane. «Tant que nous sommes payés...», dit l'icône saint-galloise, Marc Zellweger, treize saisons au club. «A la différence de l'an dernier, tout le monde tire à la même corde. A l'intérieur comme à l'extérieur de l'équipe. Plus étroitement liés à la région, les joueurs montrent davantage d'intérêt pour le club. Les spectateurs s'y identifient mieux encore.» De la broderie dans l'optimisme? Le public reste bel et bien fervent. De 4200 l'an dernier, le nombre d'abonnés est monté à 7500. La moyenne de spectateurs à domicile est de 11 500. Seuls Bâle et Young Boys - en Super League - font mieux.

Autre ambiance à Lugano. Les «Bianconeri» ont beau terroriser les défenses adverses, même l'inusable Rennella - 16 buts au compteur - n'aimante pas les foules. En moyenne, comme le confirme le président du club, Luido Bernasconi, les matches au Cornaredo attirent 1000 spectateurs. «Je ne m'en cache pas: nous devons retrouver une image. Nous renforçons le secteur marketing. Deux postes ont été créés. Nous avons aussi repris l'ancien logo.» En outre, le site internet pétille de slogans affriolants: «L'amour dès le premier coup d'œil», «le football fait du bien à tout âge», «le premier amour ne s'oublie jamais». Allusions à un passé glorieux, où le FC Lugano se payait le luxe notamment d'éliminer l'Inter Milan en Coupe de l'UEFA lors de l'édition 1995-1996. La grande préoccupation du moment? Gommer les histoires moins roses autour de la faillite du club en 2003. Vaste nébuleuse.

Actuellement, le FC Lugano surfe sur l'euphorie. «Trouvez-moi un seul club, dans tous les championnats européens de ces dernières années, qui n'a jamais perdu en treize matches!» se réjouit le président. La municipalité projette un nouveau stade. Peut-être pour 2014. Néanmoins, le club suscite d'étranges interrogations quant à sa propriété. «Les dirigeants ne le disent pas officiellement, mais le propriétaire serait Enrico Preziosi, qui possède le club de Genoa», affirme un connaisseur - en octobre dernier, le susnommé a été condamné pour faillite frauduleuse du côté de Côme. Cette question d'identité a notamment été soulevée jeudi passé lors d'un débat sur la Télévision suisse italienne. Se présentant comme le «référent de la propriété», le vice-président Giambattista Pastorello - par ailleurs vice-président du Genoa au moment d'acquérir le club tessinois en 2007 - a réagi: «Je ne comprends pas pourquoi on veut savoir qui est derrière les clubs.» Interrogé sur l'intérêt du FC Lugano, le responsable a lancé en toute simplicité: «Au-delà de l'amour du football, on peut aussi faire du business.» Sous le couvert de l'anonymat, un dirigeant du football suisse note: «La motivation des investisseurs italiens n'a rien à voir avec le FC Lugano. Ils viennent en Suisse pour des possibilités de montages financiers.»

Cela dit, Giambattista Pastorello a apporté de solides connaissances footballistiques. «Il a su choisir l'entraîneur approprié (ndlr: Simone Boldini) et va regarder un nombre incroyable de matches», relève Tarcisio Bullo, journaliste au Corriere del Ticino. «Les dirigeants sont prêts pour la Super League. Ils ont déjà relevé des joueurs intéressants.» Quid du public? Délicat de l'attirer, quand on dit ouvertement qu'on fait du business. Ce soir à l'AFG Arena, le sport sera au centre des débats. Puisse-t-il y demeurer.