Zouk, ti-punch et accras de morue… Malgré la ténacité du crachin et un ciel bas comme une charpente de ferme bretonne, Saint-Malo a mis des atours antillais. Théâtre du départ de la septième édition de la Route du Rhum, dont l'arrivée à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) est prévue aux alentours du 20 novembre, la cité malouine dégage une chaleur inhabituelle pour la saison. En dépit des bourrasques, quelque 500 000 amoureux de voile se sont pressés, le temps d'un week-end, sur les célèbres remparts érigés par Vauban. Nullement refroidi par l'ondée, l'enthousiasme ambiant a rendu le plus beau des hommages aux skippers qui se sont élancés, samedi et dimanche, avec l'espoir plus ou moins avoué de remporter la plus renommée des courses transatlantiques en solitaire.

Créée en 1978 par Michel Etevenon, l'épreuve, qui a lieu tous les quatre ans, doit son prestige à sa rareté. A l'émotion particulière qu'elle suscite. Comment, en effet, demeurer insensible à la folie de ces aventuriers qui, une douzaine de jours et 3450 milles marins (environ 6500 kilomètres) durant, affronteront les éléments. Seuls. Sur les pontons, l'intensité des regards et la profondeur des traits valent tous les discours.

«Nous sommes différents, admet en souriant Yvan Bourgnon, frère cadet de Laurent, lauréat du Rhum en 1994 et 1998. Il est nécessaire d'avoir un petit grain dans la tête pour se lancer dans une telle entreprise.» La démence est réelle, mais contrôlée. Entourés par des staffs souvent pléthoriques, soutenus par une technologie pointue, les skippers soignent les moindres détails.

Samedi, alors que les trente-quatre monocoques, dont celui du Genevois Dominique Wavre, franchissent la ligne de départ au large de la Pointe du Groin, il règne une activité fébrile autour des dix-huit multicoques de 60 pieds. Vedettes de la course, ces bolides des mers captent l'attention du public, des navigateurs et de leur entourage.

Dès les premières lueurs de l'aube, les équipes s'affairent autour des trimarans, monstres en carbone de plus de cinq tonnes. Des funambules vérifient les cordages, des hommes-grenouilles bichonnent les coques. Ces dernières vérifications sont effectuées au rythme d'une symphonie hétéroclite. Au son des tam-tams et des binious s'ajoutent les claquements des haubans et les rires stridents des goélans. Stève Ravussin se marre, lui aussi. «Je suis heureux d'être là, je ne pense qu'à ça depuis une année. Lorsque je couperai la ligne de départ, ce sera la récompense d'un long travail», souffle le Vaudois, dressé sur le filet de TechnoMarine, avant de demander à son frère Yvan d'user la semelle de ses bottes, histoire de les rendre moins glissantes.

Non loin de là, Loïck Peyron, le marin nantais dont on dit qu'il sait, à l'oreille, à quelle vitesse progresse son bateau, explique à quel point il déteste l'éprouvant exercice de la transat en solitaire. «Il s'agit de la pire chose que je connaisse», grogne celui qui en est tout de même à sa sixième participation.

La promenade se poursuit à travers les vaisseaux bariolés. Décontracté, emballé par la perspective d'affronter le gros temps annoncé, Yvan Bourgnon plaisante avec les photographes, serre des mains et veille à ce que rien ne soit oublié à bord. Biscottes, fruits secs, casquette, veste polaire et shorts à fleurs… pour la deuxième partie du périple. Tout y est! La journée touche à sa fin. Il ne reste plus qu'à faire un peu de représentation auprès des sponsors, avant d'aller se coucher en vue du grand jour.

Car il s'agira d'être en forme. D'ici à Pointe-à-Pitre, les marins ne fermeront plus vraiment l'œil. Ou alors par tranches de vingt minutes, trente dans le meilleur des cas. Pour un sommeil total de trois ou quatre heures quotidiennes. Par chance, ils n'auront pas le temps de s'ennuyer. Outre les aléas classiques proposés par la course, les skippers devront faire face aux impondérables: les caprices de la météo, les soucis de matériel ou encore une rencontre impromptue avec l'une des trois cents baleines recensées au large des Açores et des Canaries ne manqueront pas de les tenir éveillés. Dans ces conditions, arriver sain et sauf s'apparentera déjà à une sacrée victoire.