Prélude à des centaines d’hectares consacrés au golf, au tennis et au polo, l’élégante maison du Jockey Club ressemble à un manoir du Sussex. Dans ses grands salons, les canapés entourent d’immenses cheminées de pierre et des têtes d’animaux empaillés habillent les murs. Une pièce entière est consacrée aux cartes, sous les toits, et des tables aux tapis verts invitent au truco, le jeu traditionnel argentin.

Entre les tableaux de chasse à courre et les tapisseries, des plaques de bois vernis indiquent en lettres d’or les noms des hommes qui ont présidé à la destinée du club depuis sa fondation et les vainqueurs des plus grands tournois organisés sur ces précieux gazons. De grandes baies vitrées donnent sur le parcours de golf arborisé. Le luxe version surannée, avec salle d’armes et sculpture de Rodin. L’été, les mariages se succèdent sur les parquets vernis. Le service est prévenant, mais ne pénètre pas dans ces salons qui veut. Etre membre est un privilège.

Fondé en 1882 par l’élite du pays, le Jockey Club reste le cercle le plus traditionnel de Buenos Aires. Roosevelt, Clémenceau ainsi que différentes têtes couronnées du Vieux Continent sont passés dans ses salons au cours des décennies. C’est entre ses murs qu’a été créé le stud-book du pur-sang argentin et le premier hippodrome de la capitale. Les immigrants voulaient s’organiser comme l’aristocratie européenne du XIXe siècle. Cela n’a guère changé.

Seuls les hommes peuvent intégrer le Jockey Club, les femmes et les filles n’existent qu’à travers le paterfamilias. «J’étais membre de par mon père, raconte Pilar, qui nous a introduits dans le club. Et comme mon mari l’était aussi, j’ai pu continuer à venir après mon mariage. Ma sœur a été admise ici jusqu’à ses 50 ans parce qu’elle était célibataire, mais ensuite elle s’est mariée avec un non-membre et c’était fini.» Le Jockey Club possède également une villa en plein centre de Recoleta, le quartier chic de Buenos Aires, où les dames ne peuvent mettre les pieds qu’à l’heure du dîner. «C’est vraiment un monde de machos», s’énerve Amalia, une amie de Pilar.

L’ancienne maison du club a été incendiée en 1953 «pour d’irrationnelles passions politiques», indique son site internet. Des toiles de Goya et de Monet auraient brûlé. Les hectares du Jockey Club et ses biens ont été à plusieurs reprises confisqués par l’Etat et rendus à ses propriétaires au gré de l’histoire.

Payer ses cotisations et avoir des attributs mâles ne suffit pas pour appartenir au petit monde très fermé de l’aristocratie argentine. Selon Pilar, certains footballeurs millionnaires seraient ostensiblement snobés. Plusieurs recommandations par des membres et une longue attente sont nécessaires.

Il existe divers clubs à Buenos Aires, parfois spécialisés dans le tennis, le yachting ou le rugby. Le week-end, tous les Argentins de bonne famille désertent la capitale et rejoignent leurs cercles respectifs pour faire du sport, manger entre amis et s’aérer en famille. Ils représentent un marqueur social fort et un lieu privilégié de rencontre. Tortugas, Hurlingham et le Jockey Club sont des hauts lieux du polo où jouent nombre de bons amateurs et où sont organisés des tournois.

Entourant l’imposant club-house de San Isidro, deux practices de golf de 18 trous, sept terrains de polo, un hippodrome, ainsi que des piscines et des terrains de football. Soixante petiseros travaillent durant le printemps austral autour des 251 boxes.

Les trois fils et le mari d’Amalia Monpelat sont membres du Jockey Club et fous de polo. En ce jeudi en fin de journée, tous quatre s’entraînent au milieu de l’hippodrome de San Isidro. Ils jouent 2 ou 3 fois par semaine, sans compter les matches. Les adolescents sont de handicap 4 et 5. Leur père, Ricardo Fanelli, a joué en 7 et a été professionnel en Europe. «Mes deux fils aînés et mon mari ont six chevaux chacun et mon cadet de 15 ans en a trois ou quatre», dit Amalia. Les montures de la famille sont logées dans les écuries du Jockey Club, pendant la saison de jeu et au campo familial le reste du temps. Cinq petiseros les soignent chaque jour.

Le club met ses infrastructures à la disposition des cavaliers et organise des entraînements quasi quotidiens et des tournois. Mais il ne fournit ni chevaux d’école ni enseignants. Les enfants d’Amalia ont commencé à jouer à 8 ans. Un des papas faisait l’entraîneur, un autre endossait le rôle de l’arbitre. «Aujourd’hui, il y a beaucoup de jeunes de 15 ans au club», dit-elle.

«Le polo est un monde à part, poursuit Amalia. Si on n’a pas de campo, c’est un sport très coûteux. Mais presque tous les joueurs en ont un. Tout est cher, les petiseros, les frais de vétérinaire, le matériel… Mon mari est ingénieur agronome, mais il élève également des chevaux et il arrive souvent à payer toute la saison en en vendant quelques-uns.» Certains mécènes aident parfois des jeunes doués à jouer quand ils n’ont pas les moyens de s’aligner au plus haut niveau.

En Argentine, les matches sont retransmis à la télévision et tout le monde connaît au moins les noms des équipes les plus prestigieuses comme La Dolfina ou Ellerstina. Cependant, même si le jeu demeure bien moins cher qu’en Europe, jouer dans la capitale du polo reste une affaire de standing.