«C'est drôle, on vient toujours me demander mon avis quand il ne se passe rien…» Le ton est donné. Volubile, la Québécoise Christiane Ayotte ne mâche pas ses mots. Professeur à l'Institut national canadien de la recherche scientifique, directrice du Laboratoire de contrôle du dopage à Montréal (accrédité par le CIO depuis plus de trente ans), celle qui est affublée de l'étiquette – rare – de sommité mondiale en matière de lutte contre la tricherie sportive tire un bilan contrasté de la Conférence de Copenhague. Où, hier, les participants ont signé sans surprise le nouveau code antidopage ainsi qu'une déclaration politique solennelle (lire ci-contre).

Le Temps: Selon vous, les documents paraphés après une longue gestation servent-ils à quelque chose?

Christiane Ayotte: Il s'agit d'un code essentiellement technique, qui définit les activités antidopage, les règlements, les sanctions, et cetera. Disons que ces textes nous amènent au rez-de-chaussée de l'immeuble, alors qu'on végétait au deuxième sous-sol depuis des années. Reste à prendre l'ascenseur pour grimper dans les étages! Comment les gouvernements et les fédérations sportives accompliront-elles leur devoir d'application, quels seront les outils coercitifs pour les y obliger, ça, je l'ignore. Si ce sont sans cesse les mêmes qui agissent pendant que d'autres ne font rien, on n'aura pas avancé d'un pouce. Il faut vraiment doter un organisme ad hoc – pourquoi pas l'AMA (ndlr: l'Agence mondiale antidopage) – d'une réelle autorité de surveillance.

– On n'a pas l'impression que la déclaration approuvée par les Etats va provoquer une révolution…

– Au moins, elle lève le voile sur les intentions de chacun, mais ne garantit pas des actions concrètes. En ce sens, le rôle d'observateur indépendant dévolu à l'AMA ne suffit plus. Elle devra aussi lancer des initiatives, peut-être via des institutions telles que l'ONU, l'Unesco et l'OMS. Car le seul moyen d'être efficace consiste à inclure le dopage dans les questions de santé publique.

– La menace de Jacques Rogge – priver de Jeux olympiques les pays qui n'obtempèrent pas – vous paraît-elle crédible?

– Le pouvoir de pression du CIO n'est pas négligeable. Je crois sincèrement que ce genre de mesure de rétorsion peut s'avérer incitative. Au risque de passer pour naïve, je pense que le président du CIO se montrera ferme sur ce sujet.

– Y compris à l'égard des Etats-Unis, principale cible puisque ce pays, signataire de la déclaration de Copenhague, tolère le dopage dans le sport professionnel?

– Les Américains ont été tellement montrés du doigt qu'ils finiront par réagir. Un exemple: l'antidopage dans leurs sports amateurs est aujourd'hui géré par un organisme indépendant, alors qu'auparavant, c'était le désert. S'agissant des ligues «pros», le football US a commencé à modifier ses pratiques, en punissant l'usage de l'éphédrine. En revanche, le hockey, le baseball et le basket ne manifestent aucune velléité de bouger. La résolution de ce problème dépendra du gouvernement fédéral, habilité à légiférer.

– Il y a donc une lutte contre le dopage à deux vitesses: celle qui concerne l'ensemble des athlètes «pros», excepté les Américains?

– Bien sûr! Mais cela ne doit pas servir de prétexte à l'inaction. Je suis d'avis qu'on n'aura pas d'autre choix que de fermer la porte des JO aux hockeyeurs, basketteurs et base-balleurs des Etats-Unis. En termes d'éthique, il ne peut exister une différence de traitement entre le sport amateur et le sport spectacle.

– Vous seriez favorable à un retour en arrière, à l'exclusion des professionnels du Mouvement olympique?

– Absolument. Surtout que pour ces athlètes-là, une médaille ne possède pas le même attrait que les salaires qu'ils gagnent dans leur championnat. Il faut savoir ce qu'on veut: si la lutte antidopage est une priorité, on ne peut accepter des joueurs dont on sait pertinemment qu'ils transgressent les règles, la plupart du temps. Si ces ligues entendent participer aux Jeux, le CIO ou leur gouvernement doit, en contrepartie, les contraindre à appliquer les méthodes en vigueur.

– A propos des sanctions envers les tricheurs, la Conférence de Copenhague n'a pas progressé. Au contraire, elle a débouché sur une sorte de moratoire jusqu'aux JO d'Athènes 2004…

– Cela va rendre encore plus difficile la vie des laboratoires antidopage. Déjà maintenant, tout contrôle positif est systématiquement contesté par le sportif épinglé: l'inclusion de la substance sur la liste des produits interdits, ses propriétés ergogéniques, le résultat du laboratoire, la chaîne de sécurité, l'interprétation du test… Si, par-dessus le marché, on doit appliquer des sanctions dites proportionnelles à l'infraction commise, on ne s'en sortira jamais! Dans le combat que nous menons, il est très important que la même punition soit valable pour tous. Je sens que cette position de stricte justice a de plus en plus de peine à passer la rampe. Et ça m'inquiète beaucoup.

– Au fond, les partenaires réunis ici ont-ils vraiment la volonté d'éradiquer le dopage sous toutes ses formes?

– Ces trois jours de débats ont quand même permis d'exposer les problèmes au grand jour, en arrêtant de s'accuser mutuellement. Mais les gens de terrain, comme moi, n'ont rien appris. Sans doute devrons-nous nous habituer au rythme des procédures politiques…