RELIGION

Sania Mirza, la jupette de la discorde

Une fatwa a été lancée contre la nouvelle star du tennis indien, parce qu'elle joue «à moitié nue». Histoire.

Elle se définit comme une bonne musulmane. Dévouée à sa religion, élevée dans le respect de ses préceptes, croyante, pratiquante. Elle prie plusieurs fois par jour. Mais elle n'a pas choisi le sport idoine eu égard à la règle coranique stipulant que les femmes - et les hommes, d'ailleurs - doivent se couvrir décemment.

En tennis féminin, il y a belle lurette qu'on ne joue plus avec les longues jupes et les tricots boutonnés de Suzanne Lenglen. Au contraire, le court est devenu une plate-forme pour défilés de mode résolument sexy. Dans ce contexte dévêtu, Sania Mirza, jolie Indienne de 19 ans (elle les a fêtés le 15 novembre), ressemble à une jeune fille sage par rapport à ses consœurs, avec sa jupette «classique» à mi-cuisses et son top sans manches.

Tenue qui a pourtant déchaîné l'ire de dignitaires musulmans, au point que l'un d'eux a lancé une fatwa contre la championne. Une «première» en matière de sport, même si l'athlète marocaine Nawal el-Moutawakel avait déjà reçu des menaces après sa victoire olympique (en short) au 400 m haies des Jeux de Los Angeles 1984.

Fatwa. En Occident, ce mot évoque la condamnation à mort. «Ce n'est pas forcément le cas», explique Hafid Ouardiri, porte-parole de la Fondation culturelle islamique de Genève. «Il s'agit d'abord d'une consultation juridique auprès des docteurs de la loi qui, eux, prennent une décision. Libre à la personne concernée de s'y plier ou non. En l'espèce, on fait beaucoup de bruit pour rien. Cette fatwa est inadéquate, elle dessert les intérêts de l'islam. Nous en sommes malheureux.»

Reste que, à l'aube du récent Tournoi de Calcutta, juste avant le Masters, le verdict est tombé: «Si Sania Mirza ne change pas de vêtements, nous l'empêcherons de continuer à pratiquer le tennis.»

L'auteur? Haseeb-ul-hasan Siddiqui, membre du Conseil des oulémas (dignitaires) sunnites. L'homme qui a lancé la fameuse fatwa, en déclarant: «La robe qu'elle porte sur les surfaces de tennis non seulement découvre de larges parties de son corps, mais elle ne laisse rien à l'imagination des voyeurs.» Selon lui, la jeune femme «s'habille de façon indécente» sur les courts et pour la publicité, car «l'islam n'autorise pas une femme à porter des jupes, des shorts et des hauts sans manches».

Depuis, la polémique ne cesse d'enfler. Si le rédacteur en chef de l'hebdomadaire Shodhan soutient l'ouléma Siddiqui - «Nous avons renoncé à publier des photos de Sania Mirza, celles-ci offensaient certaines sensibilités» -, de même que l'organisation Jamiat-Ulama-Hind - «Elle joue à moitié nue et a sans aucun doute une influence corruptrice» -, d'autres chefs religieux s'inscrivent en détracteurs farouches de leur collègue: «Cette fatwa est vraiment absurde, elle ridiculise l'islam» (Maulana Wahidudhin Khan, président du Centre islamique de New Delhi); «Ceux qui condamnent Mirza ne sont pas les vrais gardiens de l'islam, mais des opportunistes soucieux de créer des dissensions politiques» (Haideh Moghissi, professeure à l'Université de York, spécialisée dans le fondamentalisme et les droits des femmes au Moyen-Orient); «Les responsables religieux ont autre chose à faire que de se préoccuper de ce que portent les sportives» (Jyotsna Chatterji, membre de l'Eglise de l'Inde du Nord).

L'intéressée, de son côté, affiche une relative sérénité: «Tant que je gagne, les gens ne devraient pas se soucier de savoir si ma jupe fait 20 centimètres ou 1m80 de long», a-t-elle dit voici quelques jours, lors d'un forum des médias à New Delhi... en arborant un chemisier à manches et un pantalon noir. «La façon de s'habiller a quelque chose de très personnel, et je trouve inquiétant que le simple fait d'aller manger signifie que tout le monde regarde mes vêtements.»

Il faut savoir que, en l'espace d'une année, Sania Mirza est devenue une superstar dans son pays. Personne ne parlait d'elle jusqu'à ce que ce bout de chou de 1m53 pour 59 kilos soit la première tenniswoman indienne à accéder aux 16es de finale de l'Open d'Australie 2005, puis à remporter un tournoi WTA (chez elle, à Hyderabad), enfin à disputer les 8es de finale de l'US Open, où elle perdit face à l'inévitable Maria Sharapova.

En sautant de la 206e place mondiale à la 31e en à peine onze mois, Sania a acquis le statut d'icône de la jeunesse indienne, derrière le joueur de cricket Sachin Tendulkar. La télévision, les journaux, les parraineurs se sont rués pour lui proposer des contrats d'ordinaire réservés aux vedettes du cricket. Moyennant 420000 francs suisses la pub, son visage s'étale désormais d'un bout à l'autre du pays, histoire de vanter des bijoux, une chaîne de stations d'essence, des vêtements de sport ou des bicyclettes. Voilà pourquoi des religieux se sont, à leur tour, emparés de son image.

«Tout ce battage est regrettable, affirme encore Hafid Ouardiri. Chaque société a le choix de son mode de vie, chaque individu aussi. Même si Sania Mirza s'écarte de certains principes de l'islam, nous n'avons pas le droit de jeter l'opprobre sur elle. Une décision extrémiste est toujours condamnable. Le prophète l'a dit, notre premier devoir consiste à protéger la vie humaine. Or, la meilleure protection est de lutter contre les ignorances, de quelque côté qu'elles proviennent.»

Nous aurions aimé obtenir l'avis de Nawal el-Moutawakel sur la question. Malgré deux jours de siège téléphonique à son bureau de Casablanca, la première championne olympique arabe, qui s'est ardemment battue en faveur des femmes musulmanes, n'a pas souhaité nous répondre. «Cela ne m'étonne guère», commente un insider du Comité international olympique. «Quand Juan Antonio Samaranch l'a fait élire au CIO, en 1998, c'était d'abord pour la museler. Maintenant, elle évite de prendre position, de peur de froisser les membres musulmans de l'instance olympique.» Ainsi, l'Occident récupère, à sa manière, une sportive qui dérange.

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