Juan Martin Del Potro disputera la finale de l’US Open et, à brûle-pourpoint, il ne trouve rien à y redire: «Je ne sais pas ce que je fabrique ici. J’aurais dû être footballeur.» Dimanche, l’échalas argentin (ATP 5) a battu son meilleur ami sur le circuit, Rafael Nadal, avec une autorité confondante: 6-2 6-2 6-2.

Certes, l’Espagnol souffre d’une déchirure abdominale dont personne, en dehors d’un cénacle, ne connaît la gravité, mais dont tout le monde distingue l’emprise. Rafael Nadal n’en mène pas large, il est un peu court et ne sert pratiquement que des deuxièmes balles. Hier, il fut même dominé en long et en large, aux confins d’une banalité extraordinaire. Dominé en géométrie du court, en résilience, en vélocité, en profondeur et en force de frappe. A bientôt 21 ans, Juan Martin Del Potro est le benjamin du top 50. Il a tout juste achevé une croissance généreuse, parfois compliquée, et il a déjà la stature d’un grand. La question, désormais, se pose en d’autres termes: survivra-t-il à l’émotivité d’une première finale de Grand Chelem, à cette tyrannie intangible qui, autrefois, a inhibé des compétiteurs aussi affirmés qu’Andy Murray (contre Roger Federer à l’US Open) et Novak Djokovic (contre Roger Federer à l’US Open…).

Le costaud culmine à 1,98 m et, de là-haut, son horizon semble sans limite. Juan Martin Del Potro sait où il va, et aussi comment y aller: un coup à droite, un coup à gauche, pas de juste milieu. Depuis sa ligne de fond, où il reste prudemment vissé, il prend la balle tôt, parce qu’il la voit venir, et la renvoie proprement. Le déplacement est leste, malgré la taille. Le coup droit est méchant, mais le revers est peut-être plus dangereux encore. L’expertise balistique indique un service qui ronronne à 200 km/h, et une deuxième balle d’une fiabilité rare.

Est-ce du beau jeu au sens artistocratique? Beau, peut-être, comme un camion de pompiers au démarrage, comme le bourdonnement des guêpes au printemps, comme des vagues dodues. «Froid comme un concombre», ajoute John McEnore, en dépit d’une ferveur incandescente: après chaque victoire, «La Tour de Tandil» adresse un signe de croix vers le ciel, en hommage à sa sœur décédée jeune, et au Tout-Puissant qui, soutient-il, lui a conféré des talents providentiels.

A ce stade, le grand méchant mou a déjà remporté six tournois, avec beaucoup de mordant et de jugeote. «Juan est d’un professionnalisme inné, dit son coach. Il est né avec un court de tennis dans la tête. Jamais il n’a douté de sa destinée.» Sa spontanéité, sous des dehors timides, surprend toujours, à commencer par lui-même. Del Potro a traité Andy Murray de pleureuse, a promis à Rafael Nadal de «l’aider à sortir son caleçon du c…» – l’équivalent de retendre les bretelles dans le jargon argentin. Aujourd’hui, il devient un candidat officiel à la première place mondiale, le récipiendaire d’un nouveau «Big five», et tout ce qu’il trouve à dire est: «Je ne sais pas ce que je fabrique ici. Mais c’est le plus beau jour de ma vie.»