La Formule 1, jusqu'ici, se comportait en Robinson, seule sur son île déserte. En 1987, tout comme dix ans plus tard, au moment de la crise asiatique, ou encore après le 11 septembre 2001, les remous économiques ou boursiers ne l'ont jamais affectée, ni même ralenti l'accroissement de ses budgets.

Désormais, il pourrait en aller autrement. Depuis plusieurs mois, Max Mosley, le président de la FIA (Fédération internationale de l'automobile, propriétaire du championnat), prépare la F1 à négocier un virage écologique. A l'heure où la planète se réchauffe et réalise que ses réserves de pétrole ne sont pas inépuisables, la Formule 1 peut paraître anachronique, inutile, voire comme un vestige de l'ère de la consommation et de l'abondance.

Jaugeant le danger pour le sport automobile, Max Mosley a décidé de placer la F1 à la pointe de la recherche en véhicules hybrides, tout en réduisant drastiquement ses coûts.

Depuis le début de l'année, le Britannique a demandé aux écuries de formuler des propositions allant dans ce sens. Jugeant l'urgence de la situation, et fustigeant la mollesse des équipes, il a décidé de se passer de leur opinion et d'affirmer sa détermination: vendredi, la FIA a lancé un appel d'offres pour la fourniture d'un moteur et d'un système de transmission unique pour les saisons 2010 à 2012. Un sacré pavé dans le petit lac qui orne le paddock du circuit de Shanghai.

Au sein des écuries, personne ne s'attendait à une telle accélération de la part de la FIA, d'autant que les patrons d'écurie sont appelés à se réunir la semaine prochaine à Genève pour débattre des mesures envisagées afin de réduire les budgets de la F1.

Diminuer les coûts représente le souci premier de Max Mosley, ainsi qu'il l'a confié au Temps: «Dans le contexte économique actuel, à l'heure où les budgets se contractent, il est essentiel de réduire les coûts de la F1. Pour moi, c'est assez simple à réaliser. En gros, travailler sur les éléments d'une F1 qui sont connus - la boîte de vitesses et le moteur - représente une totale perte de temps et d'argent. Ce qui est dépensé pour ces éléments est plus ou moins gaspillé. Par exemple, travailler sur un moteur qui tourne à 22000 tours/minute n'a aucun sens pour la vie quotidienne. C'est pareil pour les boîtes de vitesses. Chaque voiture de série en dispose, mais les écuries continuent de dépenser 10 ou 15 millions d'euros chaque année sur la transmission. C'est une folie. Les moteurs sont théoriquement gelés cette année, mais nous savons que les écuries continuent de dépenser entre 100 et 150 millions chacune sur eux... Voilà dix ans que je m'acharne à diminuer les coûts - heureusement, sinon ce serait le désastre - mais des mesurettes ne suffisent plus. Même les écuries reconnaissent l'urgence de la situation. Parce que, avec la crise, les grands constructeurs présents en F1 peuvent très bien prendre la décision de se retirer. Et si la FIA leur dit: «Attendez, vous ne pouvez pas partir, vous aviez signé un engagement», ces gens nous répondront de voir ça avec leurs avocats.»

Le danger, pour bon nombre d'acteurs de la F1, se situe là. Aujourd'hui, il reste 20 voitures engagées. Si un ou deux grands constructeurs se retirent, ce nombre tombera à 18 ou 16, rendant le championnat peu crédible. Pour éviter ce danger, Max Mosley souhaite qu'il soit possible de courir en F1 en se contentant de budgets dix fois inférieurs aux quelque 400 millions d'euros dont disposent les grosses cylindrées. «Je ne vois qu'une solution, c'est le moteur commun», précise-t-il. «Il n'existe aucun argument pour continuer comme nous le faisons. Actuellement, le paddock, dans son ensemble, dépense à peu près un milliard d'euros chaque année pour les moteurs. On pourrait faire la même chose pour moins de 5% de ce montant avec un moteur unique.»

La proposition lancée vendredi ne recueille pourtant pas l'approbation des grands constructeurs: «Bien sûr, poursuit Max Mosley, certains vont se plaindre, dire qu'ils veulent leur propre moteur. Mais dans le monde réel, les constructeurs s'échangent déjà des éléments. Je crois que la boîte de vitesses d'une Mini est produite par Ford. Et si VW peut acheter des moteurs moins cher chez Peugeot, VW le fait et met son logo dessus, c'est aussi simple que ça.»

Pour Max Mosley, il s'agit de rediriger les dépenses. «A la place du moteur et de la boîte, qui sont des commodités, consacrons les budgets de recherche aux domaines utiles. C'est pourquoi nous lançons en 2009 un système comme le KERS (Kinetic Energy Recovery System, un système de récupération de l'énergie dissipée au freinage, tel qu'on en trouve sur certaines voitures de tourisme), avant de nous lancer dans la récupération de l'énergie des échappements ou du système de refroidissement. C'est ce genre de technologies dont les voitures de tous les jours ont besoin. Les premiers KERS vont fournir 80 chevaux, pour un poids inférieur à 30 kilos. Si on pouvait mettre un système aussi performant dans une voiture, ce serait formidable. Après 2011, on laissera les écuries augmenter la puissance du KERS et récupérer la chaleur des échappements. Je suis persuadé que les résultats seront extraordinaires.»

Avec des monoplaces nettement moins chères, Max Mosley pense que la Formule 1 pourra survivre économiquement. En promouvant le KERS, il juge qu'elle pourra même s'avérer utile et justifier son existence dans un monde où le gaspillage n'aura plus place.

Dans son histoire, la F1 a apporté de nombreuses innovations aux voitures de tourisme, au niveau des freins, de la résistance des châssis, des matériaux ou même de la manière de remplir efficacement des chambres de combustion. Bon nombre de ces apports sont restés méconnus du grand public. C'est terminé: en concentrant les dépenses sur le KERS, les recherches menées sur la piste seront directement bénéfiques sur la route.