Où? Mais où est-elle allée chercher ça, Sarah Meier? Où la douce, la bosseuse et la vaguement lisse patineuse a-t-elle soudain trouvé la capacité de transformer ses quatre dernières minutes de compétition en plus beau jour de sa vie? Faire de ses adieux une apothéose, faire de sa toute dernière fois la plus belle, voilà qui n’est pas donné à tout le monde. Voilà aussi ce que l’on n’aurait pas prêté à Sarah Meier, couronnée samedi championne d’Europe de patinage artistique à Berne devant 7500 spectateurs en délire rouge et blanc. Et pourtant. Chapeau.

Comme le patinage est un sport, le seul, où en plus d’aligner les difficultés techniques, un athlète doit savoir raconter une histoire, repassons-nous, pour la énième fois, le film de cette après-midi-là et des jours qui l’ont précédée.

Sarah Meier a 26 ans. Elle a commencé tôt sur le circuit, elle est coachée depuis toujours par sa tante Evi Fehr, à Bülach. En 2000, elle a décroché la médaille de bronze aux championnats du monde junior. Mais déjà, elle commence à collectionner les blessures et les manques de chance. En 2007 et 2008, elle a gagné une médaille d’argent aux championnats d’Europe. Elle a aussi gagné un Grand Prix, celui de Russie (l’équivalent d’un tournoi du grand chelem pour le patinage). C’est dire qu’elle a un nom, un talent, un savoir-faire solide, un palmarès et une vraie cote de popularité outre-Sarine.

Sauf que tout cela est un peu émollié par les blessures à répétition de la très élégante patineuse. D’ailleurs, pour le néophyte, ces deux dernières années, la délicate Sarah est un peu une sorte de Mater Dolorosa. Très maigre, elle est non seulement blessée à répétition, mais elle se contrit un peu dans le rôle de gentille malchanceuse. Alors que d’autres, comme la championne d’Europe 2010, Laura Lepisto, soignent leurs blessures à l’écart, Sarah Meier, elle, s’inscrit à des compétitions, s’échauffe puis se retire au dernier moment, comme pour mettre en scène sa poisse. Et puis Sarah, au plan international souffre sans doute de la comparaison avec Stéphane Lambiel. Plus le Valaisan est charismatique, enthousiasmant et novateur, plus Sarah semble sage et appliquée.

C’est donc avec ce passé – presque ce passif – que l’athlète de Bülach entame le championnat d’Europe de Berne. Elle n’a participé à aucun concours de toute l’année. Avant le concours, elle dit clairement qu’elle aurait arrêté en 2010, mais qu’elle voulait patiner une dernière fois, et profiter de ces championnats organisés devant son public. Qu’elle n’en attend rien. Ses yeux alors tristes sont les témoins de sa sincérité.

Vendredi, elle finit 3e de la première manche, le programme court. Samedi, en finale, elle patine en dernier. Elle sait que les meilleures de la veille ont sombré et que si elle tient le coup, elle a une chance de rester sur le podium. C’est le moment d’entrer sur la glace. Elle dit à sa coach qu’elle a peur, elle s’entend répondre, en guise de viatique, que la peur est mauvaise accompagnatrice, que c’est le courage qui paie. «Ne calcule pas, risque tout», lui dit encore Eva Fehr. Le public est debout quand elle entre sur la glace, elle en a les larmes aux yeux, ce qui ne l’empêche pas de sacrifier à ses petits rituels caractéristiques: poser ses mains dans celle de son entraîneur, replier nerveusement ses genoux et… jouer avec les nerfs (les siens ou ceux du public) en retardant son début de programme au maximum du temps imparti. Comme d’habitude.

Et après? Et après, le programme de sa vie. «Comme dans un film», dira-t-elle. «Le miracle de Berne», commentera sa coach. «Un truc de pervers», dira son papa. Sarah patine comme si elle avait mis bout à bout le best of des meilleurs extraits des ses compétitions passées. Sur la musique du film «Love in the Time of Cholera», le nombre maximum de sauts tolérés par le règlement, soit deux triples Lutz (dont un en combinaison), deux triples salchow (dont un aussi en combi), un triple flip et deux doubles axels sont abordés avec une détermination et une liberté rarement vue (seul un de ses sauts sera légèrement dégradé pour son exécution). Des pirouettes jolies comme tout (niveau 4), des beaux pas, des «components» de haut vol. Une grâce enluminée.

Samedi, l’Italienne Carolina Kostner sera l’unique compétitrice mieux notée qu’elle – malgré un programme chorégraphiquement superbe mais entaché de plusieurs chutes ou erreurs. Une victoire qui n’a donc rien de diplomatique, au contraire. «Je n’ai jamais vu notre Sarah comme ça, commente Peter Grütter, l’entraîneur genevois qui, bien que n’ayant jamais travaillé avec elle, l’observe depuis toute petite. D’habitude, il y a toujours un moment où elle faiblit, cette fois, elle était transfigurée de bout en bout. Elle a réussi être à la fois très déterminée et à laisser aller. C’est le plus dur. Il faut dire aussi que Sarah s’est lancée sur le circuit très jeune, elle a donc acquis une expérience qui lui a permis de ne pas rater son grand rendez-vous.»

Mais encore? Il y a le public, bien sûr, sans lequel la patineuse, comme elle l’a dit en conférence de presse, ne se serait pas sentie portée vers le succès. Quoi d’autre? Une préparation mentale un peu plus travaillée, avec son préparateur, comme elle l’a suggéré dans la presse? Le soulagement de voir s’éloigner la pression d’une longue carrière en dents de scie?

Ce qui est sûr, c’est que cette médaille ne fera pas revenir «Gold-Sarah» sur sa décision de quitter la compétition. Happy end.