Le fait est plutôt rare: quatre bras se sont levés simultanément, mercredi, sur la ligne d’arrivée du Tour de France. Ceux des frangins Schleck, trublions luxembourgeois d’une petite reine en mal de fantaisie. Quatre paluches tendues vers le ciel, dans une osmose synchronisée. Au premier plan, Frank, l’aîné, vainqueur de la 17e étape hier entre Bourg-Saint-Maurice et Le Grand-Bornand. Dans la foulée, Andy, le cadet, au moins aussi ému. L’intouchable Alberto Contador est certes venu gâcher la photo de famille en s’intercalant dans la fratrie avec ce maillot jaune qu’il ne devrait plus quitter jusqu’à Paris. Mais après diverses négociations et autres tapes amicales dans le dos, le Madrilène abandonnera la victoire à ses compagnons de circonstance. Et la journée fut belle pour ces jumeaux qui n’en sont pas – Andy a 24 ans, Frank 29. Les voilà tous deux juchés sur le podium provisoire du Tour.

«Deux Luxembourgeois dans les trois premiers, c’est plutôt pas mal», dit Andy, hilare, dauphin qui pointe toujours à 2’26’’ de l’Espagnol au général. «C’est vrai qu’il y a un contre-la-montre demain [aujourd’hui, sur 40 kilomètres de plat autour du lac d’Annecy] et qu’on n’est pas des super-spécialistes. Mais samedi, il y a encore le mont Ventoux et moi, je n’ai pas peur. On ne va peut-être pas gagner ce Tour, mais on essaie tout pour. Dès qu’il y a une opportunité, on attaque.»

Frank, désormais troisième à 3’25’’, embraie quant à l’éventualité de mettre des bâtons dans les roues d’Alberto Contador: «C’est juste un être humain et on a vu sur Paris-Nice qu’il pouvait commettre des erreurs. On doit y croire et se battre encore, sinon, il vaut mieux s’arrêter là.»

On peut compter sur eux pour saler la soupe et mettre l’ambiance samedi sur les pentes du Ventoux: «La légende du Tour est faite de rebondissements, de retournements de situation», salivait Frank, lundi déjà lors du jour de repos en Valais. «Je ne sais pas où tout ça nous mènera avec Andy, mais je suis sûr d’une chose: on veut laisser notre empreinte sur le Tour. Je veux qu’on s’en rappelle et qu’on dise longtemps: «Ouais… C’était cette fameuse année où les deux frangins Schleck ont mis une sacrée pagaille.» Moi, je veux vivre de belles émotions.»

C’est exactement dans cette idée que le duo force l’allure dans le col de Romme, quatrième des cinq ascensions au menu du jour. Seuls les Astana Alberto Contador et Andreas Klöden parviennent à suivre – l’Allemand terminera au bout du compte à 2’27’’. Largués, Lance Armstrong et Bradley Wiggins accuseront respectivement 2’18’’ et 3’07’’ sur la ligne – l’Américain a cravaché ferme sur la fin pour limiter les dégâts et conserver une quatrième place au général.

En toute lucidité, on voit mal l’un des Schleck rejoindre dès cette année le cercle des vainqueurs luxembourgeois sur le Tour de France – François Faber en 1909, Nicolas Frantz en 1927 et 1928, Charly Gaul en 1958. Frank, qui avait déjà remporté l’étape de l’Alpe d’Huez en 2006 et porté le maillot jaune deux jours l’an passé, paraît d’ailleurs un peu juste pour monter un jour sur la plus haute marche du podium. Mais Andy, deuxième de son premier Giro en 2007 – derrière Danilo Di Luca… – et douzième de son premier Tour en 2008, a tout pour monter en puissance. Interrogé à propos de son maillot blanc de meilleur jeune, le cadet sourit et prévient que dès l’an prochain, pour des questions de limite d’âge, «il faudra viser une autre couleur» – le jaune, évidemment.

Les deux frères ne sont pas tombés très loin de l’arbre, puisque Johny, le paternel qui a disputé sept Tours entre 1965 et 1973, fut en son temps l’équipier de coureurs comme Luis Ocaña, Jan Janssen ou Jean-Marie Leblanc. Un virus de famille, comme on dit. Une culture dont on espère qu’elle ne rime pas avec les dérives constatées dans le milieu. En septembre dernier, à la veille des Championnats du monde de Varèse, la police avait perquisitionné l’hôtel des frangins. Pourquoi donc? Parce qu’au cours de l’enquête menée dans le cadre de la fameuse affaire Puerto, on était tombé sur un versement de quelque 7000 euros adressé par Frank Schleck, celui qui doit montrer l’exemple, au docteur Eufemiano Fuentes, cerveau d’un vaste réseau de dopage sanguin. Affaire classée sans suites en décembre; jusqu’ici, tout va bien au sein de la formation Saxo Bank dirigée par le Danois Bjarne Riis, vainqueur déchu du Tour 1996.

Et demain? «Je ne sais pas de quoi l’avenir sera fait», répond Andy Schleck. «Mais nous sommes très bien avec Bjarne, avec qui nous sommes sous contrat jusqu’en 2010. Et en tout cas, on ne roulera jamais dans une équipe différente.» Les deux frangins n’ont pas fini d’écrire leur histoire.