Qui a vu, un dimanche de Coupe Davis 2007 à Palexpo, Roger Federer mettre 6-3 6-2 6-3 à un Novak Djokovic tout juste tombé du nid a retenu cette leçon: on ne naît pas champion, on le devient. Cela prend plus ou moins de temps, selon que l’on est doué ou appliqué, mais le chemin vers la gloire est un parcours à étapes. Il y a des paliers à passer, des compétences à acquérir, en essayant de progresser simultanément dans trois axes: le physique, la technique, le mental.

Depuis une dizaine d’années, cette quête d’excellence et de titres se frotte à un monstre qui a un nom – «Big 3» – et l’apparence d’une hydre à trois têtes. Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic (par ordre d’apparition) ont remporté 56 des 66 derniers tournois du Grand Chelem (Federer 20, Nadal 19, Djokovic 17). Ils totalisent également 28 finales (11-8-9). Si nous étions à Zermatt, ils seraient le Cervin. Imposants, obsédants, fascinants et intimidants.

Inter

A Roland-Garros, Diego Schwartzman et Stefanos Tsitsipas se retrouvent vendredi matin au pied de la montagne magique. A un match d’une finale de Grand Chelem, ce qui serait une première pour l’Argentin comme pour le Grec. Mais opposés respectivement à Rafael Nadal et à Novak Djokovic (dans cet ordre, début des matchs à 15h), ce qui rend la perspective incertaine. Il est possible que Federer suive ça depuis son canapé. Lorsqu’il ne joue pas, le Bâlois suit peu de tennis la journée («C’est difficile avec quatre enfants qui courent dans le salon», avouait-il l’an dernier) sauf s’il a le sentiment d’une surprise possible. «En 2018, j’ai regardé le Djokovic-Cecchinato quand j’ai su qu’il se passait quelque chose.»

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Cecchinato avait sorti Djokovic du tournoi. Un événement sans lendemain. Mais Nadal avait fini par gagner. Un exploit douze fois renouvelé. Un bon joueur est toujours capable d’une grande performance. Mais seul un grand champion a la capacité d’y survivre et de la répéter jusqu’à la finale. Diego Schwartzman, qui vient d’éliminer Dominic Thiem au terme d’un match de cinq heures, et Stefanos Tsitsipas, au parcours plus tranquille, ont besoin de savoir s’ils ont cette force en eux. Ils le pensent, ils l’espèrent, mais ils n’en sont pas sûrs.

Perdre pour apprendre à gagner

Schwartzman et Tsitsipas sont deux joueurs que l’on voit se construire depuis deux-trois ans. Deux styles très différents, deux physiques antinomiques, mais le sport offre une chance à chacun. La première place mondiale semble un jour promise à Stefanos Tsitsipas. Il s’efforce d’être à la hauteur des attentes, alignant les exploits (victoire lors de sa première confrontation avec Djokovic en 2018, élimination de Roger Federer à l’Open d’Australie en 2019) et les trous d’air (éliminations au premier tour à Wimbledon et à l’US Open en 2019, au troisième tour à Melbourne et à New York cette année), mais avec de moins en moins de trous et de plus en plus de régularité. Il lui reste à battre et Djokovic et Nadal, ce qu’il n’a réussi à faire qu’à moitié en 2018 à Toronto et en 2019 (dans l’autre sens) à Madrid.

Parti de plus loin, Diego Schwartzman semble lui aussi désormais tout près des meilleurs. Un long apprentissage: il mène deux sets à un en 2017 à Roland-Garros contre Novak Djokovic puis craque physiquement (6-1 6-1), il prend un set à Rafael Nadal en quart de finale l’année suivante, il accède pour la première fois à une demi-finale en Masters 1000 l’an dernier (à Rome), il dispute sa finale en Masters 1000 (toujours à Rome) cette année, après avoir battu Nadal, mais perd ensuite contre Djokovic.

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Pour gagner contre Nadal et Djokovic, il faut d’abord perdre contre eux. Souvent, parfois même douloureusement. La difficulté est d’apprendre de ces défaites parce que, inévitablement, plus un joueur va monter au classement et plus il aura de chances de jouer contre le Big 3. Et plus il les rencontrera loin dans le tableau, plus il se rendra compte que le Djokovic du premier tour n’a rien à voir avec celui de la demi-finale, et que le Nadal du tournoi de Rome a peu de choses à voir avec le Nadal de Roland-Garros.

Sur l’avant-bras de Wawrinka

Se faire sortir par l’un ou l’autre, c’est descendre au terminus des prétentieux pour certains, ceux qui calent sur la dernière marche (David Ferrer) ou l’avant-dernière (David Goffin). Ceux qui refusent la fin du voyage n’y voient qu’un arrêt, un abribus pour ambitieux. Le modèle de ces opiniâtres qui cent fois remettent le métier sur le cordage s’appelle Dominic Thiem. Avant de remporter son premier titre majeur début septembre à l’US Open, l’Autrichien a été élevé à la dure: défaites en demi-finale de Roland-Garros contre Djokovic (2016) et Nadal (2017), défaites en finale de Roland-Garros contre Nadal (2018 et 2019) et de l’Open d’Australie contre Djokovic (2020). Il ne s’est jamais découragé.

L’autre exemple historique est Stan Wawrinka. Son cas est le modèle même d’une progression par paliers, deuxième semaine, quart de finale, demi-finale, finale. Sa série de matchs en cinq sets contre Djokovic (défaites au troisième tour de l’Open d’Australie 2013, en demi-finale de l’US Open 2013, victoire en quart de finale de l’Open d’Australie 2014) matérialisa cette montée en puissance et sa défaite à Melbourne en 2015 (en cinq sets, en demi-finale) contribua très probablement à sa victoire en finale de Roland-Garros quatre mois plus tard.

Les défaites apprennent plus que les victoires. Après celle de Melbourne en 2013, Wawrinka avoua: «Novak s’est battu comme un chien. J’ai compris que je devais être plus dur envers moi pour réussir.» Essayer, tomber, se relever, essayer encore. Il se l’est même tatoué sur l’avant-bras.