Deux portails automatiques s’ouvrent sur une statue de cheval grandeur nature au milieu d’un gazon impeccablement tondu. Nous sommes au sud de Londres, dans les nouvelles écuries de Scott Brash. Celui qui n’était encore qu’un rookie très prometteur est devenu depuis les Jeux olympiques de Londres l’un des cavaliers les plus titrés et les plus riches du circuit.

En ce pluvieux mardi de printemps, sa cuisine a été réquisitionnée par un traiteur qui y a installé des cakes, des fraises et des jus de fruits à l’initiative de son sponsor. Rolex a invité une dizaine de journalistes venus de toute l’Europe pour rencontrer son poulain, sa curiosité. Le premier et peut-être le dernier cavalier à avoir remporté la prime spéciale de 1 million d’euros que la marque horlogère avait promise à celui qui remporterait successivement les Grand Prix de Genève, Aix-la-Chapelle et Calgary.

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«J’ai acheté les installations en septembre et nous sous sommes installés en mars», commente Scott Brash avec flegme autour des petits fours et des journalistes installés dans son salon. On croirait vraiment que lui, le petit cavalier de Peebles, a toujours frayé avec les marques de luxe et les médias. Ce n’est pas le cas, mais Scott Brash est dans la vie comme sur un paddock: imperturbable. «Je n’oublie pas d’où je viens et je garde les pieds sur terre», assure-t-il.

D’où il vient, c’est Peebles, petite bourgade du sud de l’Ecosse. Il travaillait ses chevaux dans un paddock parsemé de quelques obstacles en plastique entre un minuscule manège couvert et une écurie de béton et de tôle sans fenêtres. C’est peut-être là qu’il serait encore si Londres n’avait pas accueilli les Jeux olympiques en 2012 et que ça n’avait pas réveillé les vieux rêves de médailles d’un richissime lord anglais féru d’équitation.

Un cheval à 2 millions d’euros

Tout est parti d’une conversation entre deux vieux cavaliers britanniques, David Broome et Nick Skelton, à un an des JO. L’équipe britannique a besoin de renfort pour espérer s’emparer à domicile du titre qui lui échappe depuis 60 ans en saut d’obstacles. David Broome aime bien le jeune Scott Brash. Dommage qu’il n’ait pas de meilleure monture. Il y aurait bien Sanctos, rétorque Nick Skelton. Ce prodigieux hongre de 9 ans vient d’être mis en vente par l’oligarque ukrainien Alexander Onyshchenko. Mais il coûte une fortune. David Broome appelle alors son ancien mécène, Lord Harris, magnat du tapis ayant amassé une fortune de plusieurs centaines de millions de livres.

Quelques jours plus tard, Scott Brash essaie le cheval en Allemagne. «Il était obéissant. On sentait qu’il était respectueux, mais ça faisait un moment qu’il était au repos et il n’était pas très en forme, se souvient le cavalier. Honnêtement, j’ai vu qu’il avait de la force, mais je n’ai pas réalisé à quel point. J’ai appelé Lord Harris et il m’a simplement dit: «Eh bien, on l’achète».» L’animal aurait été payé 2 millions d’euros. Quelques mois plus tard, Scott Brash remportait la médaille d’or par équipe aux Jeux de Londres aux côtés de Nick Skelton et prenait la 5 place en individuel.

On a dit que je ne pensais qu’à l’argent

La suite n’est qu’une longue succession de médailles et de titres. Les championnats d’Europe (par équipe et en individuel), le classement général du lucratif Global Champion’s tour (deux fois), le top ten. Il reste numéro un mondial pendant plus de deux ans de suite.

En 2015, il décide de faire l’impasse sur les championnats d’Europe afin de préserver Hello Sanctos pour le concours de Calgary, dernière étape du grand chelem Rolex. Or, la Grande-Bretagne doit briller aux championnats d’Europe pour se qualifier pour les Jeux olympiques de Rio. Tous les journalistes du royaume lui tombent dessus. «On a dit que je ne pensais qu’à l’argent et pas à mon pays, mais mes propriétaires et moi avons beaucoup fait pour notre pays. Les chevaux ne sont pas des machines. Ils ne peuvent être amenés au top de leur forme que deux ou trois fois dans l’année. J’ai fait un choix et je ne le regrette pas.» Il gagne à Calgary. C’est le jackpot.

Avec ses gains, Scott Brash déménage dans le sud de Londres. Habiter à 10 heures de route du tunnel sous la Manche n’est pas très pratique quand on voyage chaque semaine à travers l’Europe avec deux ou trois chevaux. Il emmène tout son personnel. Sa cavalière, son chauffeur et ses trois grooms, parmi lesquels Anna, sa petite amie. Son maréchal-ferrant est resté en Ecosse, mais il prend l’avion toutes les quatre semaines pour venir ferrer les 12 chevaux de l’écurie. Quant à Peebles, elle se console du départ de son champion en lui faisant construire une énorme statue sur la place du village.

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Scott Brash insiste beaucoup sur la place de Hello Sanctos dans sa vie. Le cavalier n’évoque d’ailleurs ses anciennes idoles qu’en tant que couple. Il cite Rodrigo Pessoa et Baloubet du Rouet, John Whitaker et Milton. «Je crois vraiment qu’on doit devenir le partenaire de son cheval pour en tirer le meilleur, poursuit-il. On doit chercher à le comprendre. Par exemple, Hello Sanctos est plus à l’aise avec un bon galop pour sauter, c’est pour ça que je le monte toujours avec du rythme.» Des principes simples, une monte instinctive: Scott Brash est à cheval comme dans la vie. Il n’est pas superstitieux, ni particulièrement drôle ni vraiment austère. «Je suis facile à vivre», dit-il. Il est surtout pourvu d’un sang-froid et d’une confiance indéfectibles, une qualité importante quand on travaille avec des animaux aussi sensibles que les chevaux.

Si c’est à Hello Sanctos que l’Ecossais doit son ascension, il sait que le hongre de 14 ans ne sera pas éternel. Le propriétaire a d’ailleurs déjà décidé que les Jeux de Rio seraient ses derniers grands championnats. Scott Brash compte 11 autres chevaux dans ses écuries, dont plusieurs commencent les Grand Prix avec succès tels que Hello Forever ou Hello M’Lady. Il évoque aussi Hello Mr President, 7 ans. «Un bon cheval pour le futur.» Et le futur, justement. Comment le conçoit-il à tout juste 30 ans et alors qu’il a déjà presque tout gagné? «J’ai faim de continuer, de gagner de nouveaux grands prix. Ce sentiment qu’on éprouve quand on gagne, je veux l’avoir encore.» Le gratin des paddocks est prévenu: pour stopper l’ascension de Scott Brash, il faudra cravacher.