Interview

Sébastien Buemi: «Il y a tant à gagner dans le sport auto»

Le pilote vaudois Sébastien Buemi enchaîne les bons résultats en ce début d’été, mais il voit plus loin que ses propres exploits. Il décrypte le succès actuel de la formule E, qui se développe alors que d’autres catégories déclinent

Une deuxième victoire consécutive aux 24 Heures du Mans doublée d’un titre de champion du monde d’endurance, puis une troisième place lors de l’étape bernoise du championnat de formule E: Sébastien Buemi vient de vivre deux semaines riches en émotion. Mais le pilote de 30 ans voit toujours au-delà de ses propres succès. En marge d’une rencontre avec ses fans nord-vaudois dans les locaux de son partenaire Mood, à Orbe, il explique pourquoi, à ses yeux, les courses de bolides électriques – apparues en 2014 – gagnent en popularité quand d’autres catégories plus anciennes s’essoufflent.

Un titre de champion du monde en endurance, une troisième place à Berne en formule E… Ce début d’été vous sourit!

C’était du costaud. Les deux week-ends les plus importants de l’année à mes yeux s’enchaînaient, et il me tenait à cœur d’être à la hauteur. Je m’étais mis pas mal de pression et je n’ai pas souvent été à la maison ces derniers temps, mais quand tout se déroule aussi bien au final, cela vaut le coup.

Laquelle des compétitions que vous disputez en parallèle est la plus importante à vos yeux?

Aussi longtemps que ce sera possible, j’ai envie de continuer sur les deux tableaux, mais la formule E devient vraiment un gros truc. Il y a de plus en plus de courses, les salaires des pilotes augmentent, les retombées médiatiques aussi. Pour toutes les catégories, le problème est similaire: les constructeurs se demandent combien leur engagement leur coûte, ce qu’il peut leur rapporter et selon quelle probabilité. Il faut que toutes ces variables s’équilibrent, et la formule E est une excellente plateforme pour le faire.

Quelle est la clé du succès de la catégorie?

Les voitures sont équivalentes pour 75% de leurs composants. Il y a peu d’éléments techniques sur lesquels il est possible de faire la différence, et il est donc difficile d’influencer significativement les performances simplement en investissant plus d’argent. Chez Nissan, notre budget est d’environ 30 millions d’euros. Ce n’est pas dit qu’avec 50 nous nous distinguerions vraiment. C’est le futur, car cela garantit l’intérêt sportif des courses. Tout ne se joue pas à la puissance financière.

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En onze courses cette saison, il y a eu huit vainqueurs différents…

Exactement, et le public aime ça. C’est aujourd’hui le gros souci de la formule 1: il n’y a pour ainsi dire que deux pilotes différents qui peuvent gagner, et la hiérarchie est pratiquement figée jusqu’à la sixième place. Cela s’explique par le fait que les constructeurs ne voient que leur propre intérêt. Celui qui gagne va se battre pour que les règles ne changent pas, et qu’il puisse continuer de gagner, même si cela ne profite pas à l’attrait du championnat dans son ensemble. Mais les nouveaux propriétaires de la F1 [Liberty Media] veulent amener un peu de leur philosophie américaine, avec des limites budgétaires et une plus grande part de pièces communes à toutes les voitures, pour réduire les écarts entre les différentes équipes. C’est une bonne idée. Il est très positif qu’en formule E il y ait de la concurrence et pas un pilote qui gagne toutes les courses.

Même si, à titre personnel, vous ne réussissez pas votre meilleure saison?

Au niveau de la vitesse, je suis beaucoup plus performant que l’an dernier. Je suis d’ailleurs, en moyenne, le meilleur pilote lors des qualifications. Mais je ne suis que septième au classement général, parce que j’ai connu beaucoup de pannes… C’est assez frustrant. Si j’avais gagné l’E-Prix de Paris, où je menais avant de crever, je serais deuxième et encore en lutte pour le titre. Là, il reste deux courses en juillet, et j’espère pouvoir me hisser sur le podium final.

La compétition est acharnée en formule E, mais le rêve des jeunes pilotes reste de s’imposer en formule 1, non?

Bien sûr. La formule 1 demeure la catégorie reine, et les meilleurs y gagnent énormément d’argent. Mais il y en a d’autres qui sont beaucoup moins bien lotis, voire qui sont là parce qu’ils amènent des sponsors. En fait, il y a peu de places à prendre, et encore moins de voitures susceptibles de se battre pour gagner. Donc le rêve des jeunes reste la F1, mais certains pilotes de F1 veulent venir en formule E parce que c’est une catégorie plus ouverte.

Mais après trois saisons en F1 entre 2009 et 2011, ce n’était pas votre choix d’en partir. Finalement, n’était-ce pas pour le meilleur?

C’est dur de prendre du recul sur ma carrière. Les courses s’enchaînent, et on pense plus naturellement à celle qui vient qu’à celle qui est derrière. Clairement, à l’époque, mon but était de rester en formule 1. Mais je suis aujourd’hui content de ma situation. Pour être honnête, je n’escomptais pas un développement aussi rapide et spectaculaire de la formule E. Cela devient très impressionnant, tant du point de vue de l’infrastructure mise en place lors de chaque épreuve que du public qui se déplace. Ce week-end à Berne? C’était de la folie, il y avait du monde jusque dans les arbres.

Notre reportage lors de la course de formule E de Berne

Mais la plupart des spectateurs ne paient pas de billet.

C’est vrai, mais le business plan repose sur le fait que le plus grand nombre possible de personnes assiste au spectacle. C’est pour cela que les courses se déroulent en centre-ville, alors que c’est compliqué à organiser, et que les circuits varient du tout au tout. A Berne, il était un peu trop étroit pour favoriser les dépassements, mais magnifique et bien placé, donc les gens étaient au rendez-vous. Et derrière, ce sont les sponsors qui permettent de financer l’événement, davantage que la billetterie.

La formule E a fait étape en Suisse deux ans de suite, malgré une interdiction des courses automobiles sur circuit qui court depuis les années 50. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Que je suis chanceux, plus que ne l’ont été beaucoup de pilotes suisses avant moi. Mais quand on y pense, cette interdiction est une aberration, puisque les courses de côte sont autorisées, les rallyes aussi… Et il y a tant à y gagner! A Berne, pendant une semaine, les hôtels ont été remplis à 99%, contre 58% l’année dernière à la même période, d’après des chiffres qui nous ont été communiqués. En voyageant, j’ai aussi eu l’occasion de visiter beaucoup de régions où l’implantation d’un circuit automobile permet de dynamiser toute une économie, et c’est dommage de s’en priver.

Vous semblez très sensible aux aspects extra-sportifs de votre discipline.

Je fais ce métier parce que j’aime conduire des voitures, et que j’adore faire la course. Mais oui, je me sens concerné par ce qu’il se passe autour car, au final, il est dans mon intérêt que mon sport fonctionne bien.

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