Cinq titres planétaires ne peuvent tout expliquer: la fascination qu'exerce le maillot jaune du Brésil sur les amateurs de football va bien au-delà d'un palmarès, fût-il inégalé. Dans l'imaginaire collectif, la magie de certains gestes supplante le poids des trophées. L'art occulte les enjeux. Or, au fil des décennies, la Seleção profite d'un vivier où fourmillent les talents les plus miraculeux. Dans un pays où on naît balle au pied, où on exécute un lob ou un crochet avec la même allégresse qu'on siffle une caipirinha, Pelé, Ronaldinho et tous les autres génies du crampon ont façonné un mythe. Alimenté une usine à rêves qui se produit mercredi soir au Parc Saint-Jacques de Bâle. Face à une équipe de Suisse quelque peu égarée dans les brumes automnales.

La tradition des Auriverde, qui repose sur la joie de jouer, de marquer des buts, a certes périodiquement été refroidie par les contingences du réalisme à l'européenne. Il n'empêche qu'à l'heure actuelle, encore et toujours, les virtuoses à caractère offensif ne manquent pas (lire ci-contre).

Une anecdote parmi tant d'autres démontre à quel point il ne sert à rien de chasser le naturel. Nous sommes en juin 1970, à l'approche la première Coupe du monde mexicaine. Le sélectionneur Coutinho, qui souhaite calquer sa copie sur les schémas défensifs appliqués sur le Vieux Continent, est renvoyé à ses études par un florilège de stars désireuses d'évoluer comme elles savent. Résultat des courses, le rabat-joie est cantonné au rôle de pantin et le roi Pelé prend, à la demande de l'équipe, les commandes sur le plan stratégique. Lorsqu'un journaliste lui demande comment il compte gérer la situation, la réponse fuse, délicieuse: «La tactique? Elle est très simple: sur le terrain, il y a onze attaquants et le moins bon joue aux goals.» Inutile de préciser que le Brésil sera champion du monde cette année-là, avec un quatrième et dernier but du stoppeur Carlos Alberto en finale face à l'Italie.

L'évolution du jeu ne tolère plus pareil idéalisme et Dunga, nommé sélectionneur au lendemain d'un Mondial allemand qui a mal tourné - élimination en quart de finale par la France -, a promis de mettre l'accent sur les notions de discipline, de rigueur et de solidarité. Quitte à renier certains principes ancestraux? A voir. Toujours est-il que le capitaine champion du monde en 1994, qui a notamment évolué dans le Calcio (Pise, Fiorentina) et en Bundesliga (VfB Stuttgart), n'est pas un adepte de la fioriture: il se passera volontiers de quelques ténors volages afin de privilégier un parfum de cambouis.

L'ironie veut qu'à l'heure où la Seleção ambitionne de cadrer son génie, l'équipe de Suisse est à la recherche de fantaisie et de talent afin d'étayer sa base de travail en vue de l'Euro 2008.

Un cas individuel résume à lui seul le fossé séparant les deux nations: celui d'Eduardo. L'attaquant carioca des Grasshoppers, qui se situe aux alentours de la 157e place dans la hiérarchie brésilienne, fait saliver Köbi Kuhn lorsqu'il évoque une éventuelle naturalisation helvétique.