Un joueur seulement, deux parfois ont dominé les débats en Suisse ces deux dernières décennies. Les années 80 ont été placées sous le leadership de Christiane Jolissaint ou Petra Delhees, honnêtes représentantes au niveau mondial. Manuela Maleeva s'est ensuite profilée. Sa retraite a coïncidé avec l'avènement de Martina Hingis, épaulée épisodiquement par Patty Schnyder. Chez les hommes, toujours dans les années 80, l'ère Heinz Günthardt a précédé les belles œuvres de Jakob Hlasek. Durant quelques années, le Zurichois a ensuite partagé le devant de la scène avec Marc Rosset, avant de lui laisser seul les commandes et de s'effacer définitivement.

Aujourd'hui, le microcosme du tennis helvétique vit une phase de transition, assortie d'une embellie, avec en particulier l'éclosion de Roger Federer, le champion du monde juniors et vainqueur de l'Orange Bowl. A Flushing Meadows, la délégation suisse bat tous les records avec sept représentants: les fidèles Martina Hingis, Patty Schnyder et Marc Rosset, l'habituée, Emmanuelle Gagliardi, et les petits nouveaux, tous issus des qualifications et qui, quoi qu'il arrive, empocheront au moins 10 000 dollars: Ivo Heuberger (ATP 234!), Lorenzo Manta (121) – vainqueur hier du Hollandais Sjeng Schalken 6-3, 6-4, 6-3 – et George Bastl (174). «Le tennis suisse commence à récolter les fruits de son professionnalisme. Depuis deux ans, la poussée est évidente», observe Arnaud Boetsch. Semi-retraité, le Français de Vandoeuvres connaît bien l'univers suisse, pour avoir partagé momentanément le même coach que Rosset et pour s'entraîner épisodiquement avec Federer, comme ce fut le cas avant sa dernière participation à Roland-Garros. «Le travail de Swiss Tennis et les efforts de Stéphane Oberer, son directeur technique, paient, poursuit l'ancien vainqueur de la Coupe Davis. Cette situation me rappelle celle que nous avons connue en France il y a une dizaine d'années.»

Pourtant, le centre national établi à Bienne n'explique pas tout. Lorenzo Manta n'y suit que très épisodiquement des entraînements, tout comme George Bastl alors qu'Ivo Heuberger s'est vu refuser depuis cet été un véritable soutien, pour manque de résultats. Quant à Michel Kratochvil, sa collaboration avec Swiss Tennis n'est pas encore établie. Reste donc Roger Federer (18 ans), le plus régulier et le plus doué de la nouvelle génération. Pour Arnaud Boetsch, «le rôle d'une fédération est de mettre des entraîneurs à disposition, pas forcément de les imposer».

Forte de ses 7 joueurs, l'équipe suisse fait aussi bien que la Suède et figure à l'US Open au neuvième rang des nations les mieux représentées, notamment derrière les trois ogres que sont les Etats-Unis (47), la France (21) et l'Espagne (20). Un certain esprit d'équipe finit par s'installer. Première alignée et première… éliminée (largement, contre Virginia Ruano-Pascual 6-2, 6-4), Emmanuelle Gagliardi signale que «cette situation ne doit rien au hasard et que plus de Suisses passeront le cap du premier tour, plus la pilule sera facile pour elle à avaler».

A New York, le résultat est d'autant plus probant que les trois jeunes mousquetaires (Bastl, Manta, Heuberger) ont tous passé par les qualifications, laissant sur le carreau le plus prometteur d'entre eux, Roger Federer, éliminé par… Heuberger. «Le potentiel de Federer est pourtant de loin le plus impressionnant», constate Arnaud Boetsch, consultant pour Eurosport. Hier, le Villardou George Bastl a continué sur sa lancée, remarquable vainqueur en quatre sets de l'Argentin Squillari (7-6, 4-6, 6-6, 6-4) qu'il a dominé pour ses premiers pas en Grand Chelem, à 24 ans, porté par la dynamique du succès et la confiance qui l'animent. L'apparition d'Ivo Heuberger était plus suivie dans la soirée, plusieurs magazines américains ayant rappelé ses «chaudes vacances passées à Chypre avec Martina Hingis», qui foulait cette nuit le court central face à la Tchèque Kveta Hrdlickova. L'occasion de rappeler, sans doute, qu'elle compte bien rester l'incontestable leader du tennis suisse et… mondial!