Pour commencer, on recopiera deux cents fois le règlement du jeu football en plein cagnard, enduit d’huile de foie de morue et sans boire un verre d’eau… Juste punition pour tous les mécréants – dont nous faisions partie avouons-le – qui ont osé douter, avant cet Euro 2012 et même pendant, des capacités de l’Espagne à réussir l’impensable. Non, la Roja n’était pas cuite, ni repue de ses succès passés. Au contraire: dimanche soir en écrasant l’Italie en finale (4-0), elle a forcé les portes du Panthéon, s’imposant comme la meilleure sélection de tous les temps.

Lundi matin, aux abords du stade Olympiyskiy, en plein cœur de Kiev, la vraie vie reprend ses droits. Les commerçants déplorent la fin du show, les pelles mécaniques continuent à s’agiter, les volontaires décrochent les panneaux officiels. L’Euro est terminé. Et nous, sous un soleil de plomb, on se pince encore et encore pour tâcher de réaliser la portée de ce qui est arrivé la veille au soir; ce huitième espresso n’apporte pas davantage de réponse que ses devanciers. Phénoménal, ahurissant, extraordinaire, tout simplement unique puisque personne, auparavant, n’était parvenu à remporter trois tournois majeurs consécutivement. Euro 2008-Mondial 2010-Euro 2012. La trilogie parfaite, inédite. «C’est magique, quelque chose qui ne se reproduira plus», a estimé après la rencontre Andres Iniesta, une fois de plus génial, à l’image de son compère Xavi.

Reprenons. L’Espagne, qu’on voyait bien trébucher contre la Croatie voici deux semaines, se laisser piéger en quart contre la France ou céder en demi contre le Portugal, a une fois encore tout renversé sur son passage; surtout l’Italie qui, après avoir tenu les Ibères en échec (1-1) pour leur entrée en lice, n’a pas pu résister à la furie rouge lors de la démonstration finale. «Nous n’avions plus assez d’essence dans le moteur et c’est le seul regret que nous pouvons avoir», résuma Cesare Prandelli avant d’annoncer qu’il poursuivrait son œuvre à la tête de cette très belle Squadra, et il s’agit d’une excellente nouvelle pour l’ensemble du football italien. Gianluigi Buffon, gardien en transe durant tout le tournoi, a retrouvé tous ses esprits d’un coup d’un seul: «Il ne nous reste qu’à applaudir.» Oui, applaudir, à tout rompre et longtemps. Pour toujours? Il coulera sans doute beaucoup d’eau sous les ponts du Dniepr avant qu’il nous soit donné d’admirer telle perfection sur un terrain. «Cette victoire est historique», convient volontiers Vicente Del Bosque, sélectionneur aux anges mais qui ne le montre pas, tout placide derrière sa moustache. «C’est vrai qu’on a été très bons mais j’aimerais aussi souligner que tout est allé dans notre sens», reprend le Castillan. «L’Italie a eu un jour de moins pour se préparer et la malchance de perdre Motta [blessé peu après son entrée en jeu, le troisième remplaçant azzurro a laissé ses coéquipiers à dix pour la dernière demi-heure]. Après, l’Espagne traverse une ère fantastique, avec une grande génération de joueurs.»

C’est tout comme secret? «Ils ont des racines, ils savent exactement ce qu’ils doivent faire sur un terrain et je dédie ce nouveau titre à tous ceux qui ont contribué à marquer notre style, notre football», dit encore Del Bosque. «Nous avons une équipe très complète, intelligente et équilibrée. Aragones [Luis, son prédécesseur] a montré la voie à suivre en 2008 et nous n’avons fait que continuer. La façon dont nous fonctionnons est claire. Nous sommes très heureux ce soir [dimanche], nous avons eu confiance en ce que nous faisons depuis toutes ces années et maintenant, il faut aller de l’avant. Il y a bientôt le début des qualifications pour la Coupe du monde au Brésil en 2014, pour laquelle nous essaierons de nous qualifier…» Et en plus, les monstres sont modestes.

La série triomphale de cette ­Espagne peut-elle se prolonger encore? Andres Iniesta juge ­naturellement prématuré de trop s’avancer sur ce thème, et il n’a pas tort. Mais en attendant, nous aurons tous eu le privilège de connaître la perfection sur un terrain.

Dimanche soir peu après l’exploit, quelqu’un a demandé au milieu du Barça s’il lui arrivait, certains jours, d’en avoir marre du foot. Il a paru amusé par cette question en ces instants de gloire, mais il y a répondu avec le plus grand sérieux: «Non, le football est ma vie. Depuis que je suis enfant, je suis avec un ballon. Moi je voulais juste devenir un joueur professionnel et puis profiter de ça. Jamais je n’aurais imaginé tous ces titres. Ma vie ne signifierait rien sans le football.» Et le football, que serait-il sans ces types-là?

«Nous avons eu confiance en ce que nous faisons depuis toutes ces années»