Il est entraîneur de longue date sur le circuit. Depuis 1996, Patrick Mouratoglou dirige son académie près de Paris, où travaille notamment Martina Hingis. Il est sous le feu des projecteurs depuis que Serena Williams l’a appelé en renfort au lendemain de sa mortifiante défaite au premier tour de Roland-Garros. Depuis, l’Américaine a remporté Wimbledon et les Jeux olympiques.

Le Temps: Comment a débuté votre collaboration avec Serena Williams?

Patrick Mouratoglou: Ça date donc de Roland-Garros. Elle perd, m’appelle pour me demander si elle peut venir s’entraîner trois jours avec moi. En fait, les trois jours en ont duré dix. Comme ça se passait bien, elle a décalé deux fois son billet d’avion. Puis elle est rentrée aux Etats-Unis et m’a rappelé avant Wimbledon pour me demander si on pouvait continuer pendant le tournoi. Ça s’est bien passé et on a poursuivi, semaine après semaine.

– Que lui apportez-vous?

– Je trouvais qu’il y avait des choses qu’on pouvait améliorer. On en a parlé. Et quand j’ai estimé qu’il fallait faire rentrer des personnes de l’académie pour résoudre des problématiques, je l’ai fait. Mais cela ne l’empêche pas de garder son «team» autour d’elle. C’est important. Ce sont des gens qu’elle aime, avec qui il y a une super-atmosphère et qui comptent pour elle. Il ne s’agit donc pas de les remplacer mais juste d’apporter des choses qui me paraissent essentielles dans un certain nombre de domaines. On a aussi avancé d’un point de vue technico-tactique. Je suis content parce qu’aujourd’hui, nous avons des résultats, et c’est le seul truc qui compte. Le reste, c’est de la parlotte. Elle a gagné les deux tournois majeurs qu’elle voulait remporter. Ça faisait un petit moment qu’elle n’avait pas décroché de titre en Grand Chelem. C’était vraiment son objectif.

– Comment expliquer qu’elle soit encore au plus haut niveau alors que, comme Roger Federer, elle a 31 ans, et qu’en plus, elle a connu de graves problèmes de santé?

– La clé, c’est que c’est une vraie championne, comme Federer. Elle a une boulimie de victoires. Elle n’est jamais rassasiée et elle a cette capacité – et c’est ce qui fait la différence entre les grands champions et les autres – de se fixer un nouvel objectif dès le lendemain d’un succès. Alors que les trois quarts des autres joueurs, à peine ils gagnent un tout petit truc, ils sont contents. Et, souvent, ils oublient de se refixer rapidement de nouveaux objectifs. Pour Serena, comme pour les grands champions, c’est une quête permanente. Elle est également ouverte, dans le sens où, à 31 ans, avec 14 titres du Grand Chelem, elle veut encore apprendre et progresser. Alors qu’on voit des joueurs qui n’en ont jamais gagné un seul, qui pensent qu’ils savent tout et qui refusent de prendre un coach.

– Est-elle, comme Federer, habitée par l’amour du jeu?

– Chacun a sa perception du tennis par rapport à son vécu. Plus que l’amour du jeu, je dirais qu’elle a celui de la victoire. La perception du jeu de Roger, de Nadal, de Djokovic ou de Serena est complètement différente. Certains sont axés sur la victoire, d’autres sur la domination ou sur la subtilité du jeu. C’est vraiment une question de personnalité.

– Est-elle motivée par les statistiques et les records?

– Pas forcément. Ça vient en deuxième. Ce qui est important pour elle, c’est de gagner. Il n’est pas question de perdre.

– Lors de sa victoire à Wimbledon en 2010, elle donnait une impression de nonchalance. Est-ce que ses problèmes de santé, et le fait d’avoir frôlé la mort, ont été sources de motivation nouvelle?

– Peut-être. Cela m’est difficile de parler d’elle avant car je ne la connaissais pas encore. Ma sensation par rapport à il y a deux ou trois ans, c’est qu’elle est manquait de vraie concurrence. Elle était trop forte par rapport aux autres. Justine Henin et Kim Clijsters avaient arrêté. Il y avait un vide et elle dominait sans faire d’effort. Et quand Clijsters est revenue, à l’US Open 2009, je me souviens avoir dit dans une interview à L’Equipe: «Clijsters revient, c’est une bonne nouvelle pour Serena. Ça va lui faire du bien, ça va l’obliger à bouger car elle a régressé.» Quand on n’a pas de concurrence et qu’on gagne trop facilement, ce n’est pas évident de faire des efforts pour progresser. C’est humain. D’ailleurs, Clijsters a gagné le tournoi cette année-là. Le fait que Serena ait rencontré des problèmes de santé lui a peut-être fait du bien. Elle a été obligée de se remettre sérieusement au travail pour pouvoir s’imposer à nouveau.

– Le fait d’avoir gagné en double aussi (Wimbledon et les JO) avec sa sœur Venus a-t-il été important émotionnellement pour elle?

– Oui, parce qu’elles s’adorent. Gagner avec sa sœur, c’est précieux. Un tournoi de double, c’est une question de vie ou de mort. Si elle se blesse en double, elle est capable de continuer le match, quitte à hypothéquer son simple. Elle a la culture de la victoire chevillée au corps.

Les Williams, c’est un clan. Est-ce facile de travailler avec eux?

– C’est un clan, une famille. Travailler avec les meilleurs n’est facile pour personne. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance que la démarche vienne d’elle. Elle m’a ouvert les portes.

– Il y a quelques mois, vous avez engagé Martina Hingis dans votre académie. Que fait-elle?

– Elle s’occupe d’un groupe de jeunes joueuses qui, pour la majorité d’entre elles, ont été de bonnes juniors et sont en train de passer pro. Elle chapeaute ce groupe dans lequel chacune a son propre entraîneur.

– Qu’apporte-t-elle?

– Plein de choses. A commencer par son incroyable enthousiasme. Martina aime le tennis comme j’ai rarement vu quelqu’un aimer le tennis. Elle porte tout le monde. Certains joueurs sont très bons tactiquement mais ont du mal à l’expliquer. Martina est très en confiance dans tout ce qu’elle fait sur le plan tactique, et elle est capable de l’expliquer de manière très claire. C’est une dimension très intéressante car elle a une excellente compréhension du jeu. Ce sont ses deux grandes forces. Après, elle découvre ce métier. Petit à petit, elle trouvera vraiment son mode de communication. Mais elle adore ce qu’elle fait et parvient à partager ce plaisir. Rien que ça, c’est énorme.

– Vous parliez de Kim Clijsters. Cette fois, elle prend une retraite définitive, une figure s’en va. Il reste Serena, mais elle a 31 ans. Le tennis féminin va-t-il retrouver une dynamique?

– Je pense. Derrière Serena, il y a trois joueuses qui sont fortes: Sharapova, Azarenka et Kvitova. Ces deux dernières sont encore jeunes: elles ont la chance d’avoir Serena devant elles. Elle les oblige à progresser. Pendant son absence, on sentait qu’il manquait quelqu’un pour les tirer. Pour que des champions émergent, il faut quelqu’un qui les défie. Je suis convaincu que ces deux filles, qui sont déjà très bonnes, ont encore une belle marge de progression. Elles peuvent battre Serena demain, mais, pour l’instant, elle est meilleure par son expérience.

– Le tennis féminin est critiqué. On accuse les filles d’avoir le même jeu.

– Ce qui est totalement faux. Le problème, c’est que les commentateurs de tennis croient aux phénomènes de mode. Et dès que quelqu’un commence à dominer, ils pensent que tous les autres vont adopter le même schéma de jeu. Avant les Williams, il y avait Martina, et tout le monde disait qu’il fallait jouer intelligemment et prendre la balle tôt. Puis, les deux sœurs sont arrivées et elles ont explosé tout le monde avec de la puissance. On disait alors que, sans puissance, c’était impossible. Et Justine Henin arrive et les bat. Elle fait 1m65. En tennis, tout le monde a sa chance s’il est capable d’exploiter son jeu au maximum. Il n’y a pas de vérité. Et si le tennis a changé, c’est parce qu’on a changé les règles du jeu. On a créé des prototypes de joueurs en uniformisant les surfaces, en changeant les conditions. Mais il y aura toujours des joueurs différents qui s’imposeront avec des styles différents.

«Gagner avec sa sœur, c’est précieux. Un tournoi de double, c’est une question de vie ou de mort»