Serena Williams était opposée la nuit dernière à Séverine Bremond, dont elle comptait réduire les velléités à de folles imprudences. Selon toute vraisemblance, l'Américaine sera intronisée numéro une mondiale, lundi, six ans après son dernier règne. Pendant tout ce temps, elle a soigné des blessures diverses (genoux, assassinat de sa sœur aînée, divorce de ses parents), trottiné de boutiques en plateaux de sitcom, rejoint les Témoins de Jéhovah, déterré ses racines africaines, écumé les McDo du monde entier, partagé sa carrière entre quelques kilos de trop et quelques gammes de pas assez. De conférences de presse en interviews intimistes*, autoportrait d'une guerrière en colifichets.

«J'entends souvent que je ne suis pas prête, que je traîne une condition physique suspecte. Pourtant, je gagne. Et le lendemain, à 7h du matin, je commence mon jogging. Je regarde mon corps dans la glace et je ne vois rien d'anormal. Je n'ai pas un gros cul, je suis callipyge. Mes seins et mes cuisses ne sont pas flasques. Si je décidais de perdre du poids (ndlr: l'annuaire officiel de la WTA indique sagement 68 kg pour 1,75 m), je garderais les mêmes formes. Et puis, prête ou pas, le débat est ailleurs: à partir du moment où je monte sur un court, je suis une plaie pour n'importe qui.

Je n'ai qu'un plan de jeu: bang, bang! Si je suis agressive, peu de filles sont capables de s'interposer. C'est très difficile pour elles car j'ai un style unique, un jeu unique. En réalité, je suis unique. Je suis différente parce que ma vie a été dure, surtout au début.

Oui, je sais ce que les gens disent: je suis à nouveau la meilleure. Je ne peux pas le confirmer, car ce serait vaniteux. Bien que, au fond de moi, pourtant, je le pense. Je crois que je suis la meilleure du monde sur un court de tennis. La meilleure fille, je précise, car quelques hommes seraient capables de me battre (éclat de rire). Je vis dans l'idée que tout dépend de moi, que le résultat final sortira de ma raquette. Je perds toujours par ma faute, et non à cause des autres. Je ne voudrais pas rabaisser les autres filles mais, en réalité, je suis ma seule adversaire.

J'adore penser que je suis une championne, que je suis née pour la compétition. Le mental, je crois, représente 80% de mes capacités. J'ai une approche différente des autres joueuses. Je crois en moi davantage que n'importe qui. Je suis l'ultime compétitrice.

Bien sûr, il arrive que j'aie une vague idée de mes adversaires, de leurs forces et faiblesses, mais je ne réfléchis pas si loin. Bang, bang! Je ne ferai jamais des enchaînements coup droit-revers slicé parce que la fille d'en face gère mal les variations. Ce sont trop de choses à penser. Comme Ricky Bobby, je l'affirme avec force: Serena Williams n'est pas une intellectuelle. Serena Williams est une joueuse de tennis.

Mon grand avantage est que je suis un caméléon. Je suis réactive à chaque situation. Quand je dois écarter une balle de match, je suis plus calme et détachée que n'importe qui. Je ne pense qu'à frapper du mieux possible. Parce que, dans ma vie en général, j'éprouve cette sensation de liberté, je suis légère comme un petit oiseau. Je ne lis pas les méchancetés que les journaux écrivent sur moi, car j'en serais affectée. Je ne lis pas les éloges non plus car, en 1999, après un article dithyrambique, j'ai attrapé la grosse tête. Je sais juste que, à la fin de la journée, je rentre à la maison pour retrouver mon chien et ma famille.

J'ai répondu à toutes les critiques, sans en oublier aucune. J'adore le doute des gens. J'aime prouver aux autres qu'ils ont tort, c'est pour moi un acte fondateur, une passion éternelle. C'est toute l'histoire de ma vie.

Même dans mon entourage, des personnes ont douté de moi, depuis toujours. A mes débuts, on ne parlait que de Venus, je n'existais pas. «Venus ci, Venus ça. Ah oui, et la sœur cadette... Comment s'appelle-t-elle déjà?» J'aime le scepticisme par-dessus tout. Il a donné un sens à ma vie.

Quand nous sommes arrivées sur le circuit, Venus et moi, il y a eu de la curiosité. Quand nous avons commencé à gagner, il y a eu de l'admiration. A partir du moment où nous avons dominé, les gens nous ont fait comprendre que c'était mauvais pour le tennis. Ça met plus à l'aise de voir des grandes blondes gagner.

Nous avons lassé tout le monde mais, lorsque nous avons pris du recul, le même milieu a réclamé notre retour. Le tennis féminin avait trop besoin des sœurs Williams. Les gens nous apprécient, je crois, parce que nous savons dire autre chose que «mon jeu est en place», ou «j'ai perdu la rencontre à 4-3 30-15 dans le deuxième set.»

Venus fut toujours une grande source de motivation. Quand elle est devenue numéro une mondiale, j'ai eu envie d'occuper cette place à mon tour. Je n'ai cessé d'évoluer à son contact car, précisément, j'étais capable d'apprendre de ses erreurs. Je n'ai jamais commis les mêmes.

Le tennis est redevenu ma priorité, mais je ne dirige pas moins ma propre ligne de vêtements (ndlr: Aneras). Dès que l'US Open sera terminé, j'enchaînerai les séances fastidieuses, afin de préparer la collection d'automne. Et puis, je reste actrice. Le moment est venu d'étudier de nouveaux scripts. J'ai tant de travail... Si vous croyez que, en dehors des tournois, je passe mes journées à penser à Maria Sharapova ou aux autres, vous vous trompez. Je n'ai pas le temps.

Quand je dispute un match, je suis prête. Ceux que je perds bizarrement sont dus à une blessure. Je n'aime pas chercher des excuses alors, sur le moment, je ne dis rien. Il arrive aussi que je sois distraite ou tourmentée. Mon humeur varie d'un jour à l'autre, d'un moment à l'autre. Je suis presque un cas mental. Je ne veux pas croire que je suis un peu folle. Mais si, en réalité, je le suis... Avec le temps, je deviens davantage mystique que matérialiste. A Rome, cette année, je n'ai acheté qu'un seul sac à main. Enfin non, j'en ai acheté quatre. Mais les trois autres, je les ai commandés sur Internet. Ça signifie que, en réalité, j'ai pénétré dans un seul magasin. C'est un progrès énorme.

Depuis quelques mois, je lis un passage de la Bible tous les soirs avant de m'endormir. Je n'ai jamais prié pour gagner un match. Je demande à Dieu de m'aider à être là. Tout le reste vient du cœur.

Avant chaque match, je rédige des petites notes, comme une sorte de pense-bête. Généralement, j'écris «fixe la balle» ou «avance dans le court». Parfois, j'écris «Yetunde» (ndlr: sa demi-sœur assassinée). Quand je suis en difficulté, je regarde la tribune où est assise ma mère. J'aime voir quelqu'un qui opine du chef, plutôt que des spectateurs qui secouent la tête. Ces marques de confiance donnent envie de lutter. Et puis, à certains moments, dans la vie, il est nécessaire de jouer un peu la comédie. D'ailleurs, tout cela n'est qu'un show. Quand je gagne, je dois montrer que je n'ai pas connu l'ennui une seule seconde. Quand je perds, je dois donner l'impression d'avoir passé un bon moment sur le court. Lorsque ma carrière sera terminée, je consacrerai tout mon temps à jouer la comédie. * Sources: CNN, «L'Equipe».