Ce mercredi, il vole de rencard en devoir. Ici, on a besoin de ses mensurations pour lui confectionner l’accoutrement officiel du club. Là, il doit embarquer dans la voiture mise à disposition par l’organisation. La routine du nouveau passager. «Quand on arrive, il y a toujours 26 000 petites choses comme celles-là à faire, c’est inévitable», sourit Serge Pelletier.

Il est encore installé dans un hôtel de Piotta en attendant qu’un appartement lui soit désigné. L’auberge se dresse à quelques kilomètres au sud du tunnel du Gothard, point de chute des routiers et des voyages organisés – gens de passage, en somme. Le Québécois incarne une anomalie: voilà dix jours qu’il voit défiler les nomades. Lui reste. Il est en mission ici. Pour combien de temps? La question demeure suspendue au-dessus de sa bille. Il est coach. Métier à risques.

Lugano, en 1989, avait constitué sa première destination helvétique. Oh, bien sûr, le fin fond de la Léventine ne cultive que peu de points communs avec le Tessin du sud. Ambri, c’est une vétuste patinoire rossée par les froids hivernaux, à l’embouchure d’un couloir à avalanches. Ambri, c’est l’ombre de puissantes montagnes surplombant une vallée étriquée. Ambri, c’est une petite communauté de quelques centaines d’âmes. Mais c’est aussi l’amour du Tessin bucolique. Loin de Lugano et de sa douceur, de sa confortable Resega, de son lac romantique et de son budget coquet.

Un monde sépare-t-il les deux clubs opposés hier soir? Peu importe. Le Québécois revient à ce qu’il appelle ses «premières amours». «Cette opportunité me permet de revivre», affirme-t-il. C’est que l’entraîneur sort d’une grosse année sabbatique: «Elle m’a fait du bien. Le coaching ne m’a pas manqué, j’ai eu du plaisir à prendre du recul. J’en avais sûrement besoin: je sortais quand même de vingt ans de hockey non-stop.» En outre, les cinq dernières saisons, Serge Pelletier les avait vécues, à Fribourg Gottéron, avec une double casquette d’entraîneur et de directeur sportif vissée sur le crâne. «Ce qui rend le travail plus intense encore», souligne-t-il. «Tu es sans cesse le nez dans le guidon et tout, éternellement, recommence: les heures au bureau, les repas avec l’équipe après les matches, les voyages en car, les préparations d’entraînements. J’ai donc eu du plaisir à découvrir d’autres choses tout en voyant beaucoup de hockey. J’ai appris énormément.»

A Fribourg, son licenciement (en février 2011) avait coïncidé avec une période de chaos. «Ce qui s’est passé à ce moment-là a sûrement appuyé mon envie de prendre du recul», reconnaît Serge Pelletier, qui a mis du temps à digérer. A l’époque, il avait été limogé à trois matches du terme de la saison régulière, l’équipe qualifiée pour les séries finales, et alors que le président Laurent Haymoz avait clamé, des semaines durant, son intention de prolonger leur collaboration. Par médias et avocats interposés, des joutes verbales avaient ensuite opposé les deux hommes. Le Québécois avait affirmé avoir paraphé un nouvel accord, conforté par des témoignages proches du club. Mais jamais une preuve écrite n’avait pu être produite, et jamais le conseil d’administration n’avait validé un quelconque document. Puis, la pression de sponsors influents, conjuguée aux doléances d’un conclave de joueurs désignés, avaient fait la peau au technicien.

L’épisode rocambolesque a poursuivi Serge Pelletier, alors établi en Gruyère. D’autant plus que le cœur du canton bat pour Gottéron, qui alimente les discussions de marché et de bistrot. De quoi lasser, sans doute, un Québécois heureux de filer sous d’autres cieux chaleureux. «Après un certain temps, on ressent que l’être humain est fait pour s’exprimer, accomplir des choses. Prendre du recul, c’était formidable. Cette pause était de longueur idéale. Mais je suis entraîneur dans l’âme, alors je suis heureux de retrouver le contact. Je me sens bien avec moi-même.» Cette trêve prolongée lui a permis de «faire un pas supplémentaire» dans sa carrière: «Je vois les choses différemment dans tous les domaines: le management de l’équipe, l’application de certains concepts de jeu, la méthode de travail.»

Nul doute qu’une inactivité prolongée affecte également les proches. La compagne de Serge Pelletier est patronne de restaurant. «Pour l’entourage, ce doit être un sentiment curieux», reconnaît-il. «Il t’a connu actif, à 200 km/h, toujours en déplacement ou au téléphone. Et puis, te voilà très souvent à la maison, moins bousculé. C’est un paramètre à gérer, tout comme celui de l’incertitude, plus délicat encore. Tu veux revenir dans le feu de l’action, mais tu ne sais pas si telle sollicitation est la bonne. Faut-il répondre au premier téléphone? Si tu refuses une proposition, quand arrivera le prochain coup de fil? J’imagine que pour un jeune coach, ça peut être difficile. Vingt ans d’expérience m’ont enseigné la patience.»

A cette patience a succédé l’adrénaline. «J’ai retourné mon contrat par fax le lundi soir à 18 heures, j’ai fait ma valise et je suis parti», raconte Serge Pelletier. «Le lendemain matin, je dirigeais mon premier entraînement, le lendemain soir mon premier match. C’est le métier.»

Rapidement de retour à Fribourg, mais dans le camp adverse, il y a semé la grogne. Non seulement Ambri a égalisé à trois dixièmes de seconde de la sirène finale, mais il a cueilli la victoire aux tirs au but dans des circonstances cocasses. Le portier Nolan Schaefer expulsé pour avoir invectivé l’arbitre, son remplaçant malade et le troisième gardien absent, c’est un «kid» de 17 ans qui a dû prendre le relais. En outre, Richard Park a inscrit le penalty victorieux tandis qu’il venait à peine d’essuyer ses points de suture. Au vestiaire, blessé, il avait retiré son équipement, sûr de n’être plus utile aux siens, lorsque Serge Pelletier l’a incité à se rhabiller.

Reste qu’en Léventine, le défi s’annonce relevé après un début d’exercice grisâtre. «En cours de saison, vous êtes rarement appelé pour vous porter au chevet des premiers», se marre Serge Pelletier. «J’ai encouragé les joueurs à oublier un passé qu’on ne peut pas changer. Le devoir n’est pas facile, mais je m’en réjouis. Et puis, je connais bien ce coin de pays, je l’aime beaucoup.»

Le Québécois (inconditionnel de Jason Bourne, dont il a vu la trilogie plusieurs fois) chérit la cuisine méditerranéenne plus que toute autre. Il suit le football italien et avoue un faible pour l’Inter Milan. Il apprécie l’entraîneur de Manchester City, Roberto Mancini. Et il est un lecteur assidu de La Gazzetta dello Sport. «Au moins, au Tessin, les kiosquiers ne peuvent pas prétendre qu’ils ont écoulé tout leur stock sous prétexte qu’ils n’en reçoivent que deux chaque jour», se bidonne Serge Pelletier, qui revendique volontiers un côté taquin. «J’aime rigoler et agacer un peu les autres. Et j’accepte volontiers la plaisanterie. Dans les existences qu’on mène aujourd’hui, on a besoin d’une certaine joie de vivre.» L’ironie peut détonner dans un milieu qui ne goûte pas toujours le deuxième degré.

Les entraîneurs de sport, souvent, offrent l’impression de trimballer leur science à droite et à gauche. Après avoir vécu deux passages à Fribourg, voici Serge Pelletier de retour à Ambri. Comme si quelques adresses se révélaient magnétiques. «Il faut croire que certaines séparations ne sont pas gravées pour toujours», sourit-il. En revanche, les années aident à tirer des traits sur un passé figé, à tourner les pages dans un univers lunatique. «Cela ne sert à rien de refaire le monde, avait dit Serge Pelletier après sa première éviction à Fribourg. C’est à moi de me relever.» Il avait alors laissé des larmes à ses adieux et un souvenir lumineux. Du passé. Le présent se conjugue de nouveau dans la glacière de la Léventine.

«Après un certain temps, on ressent que l’être humain est fait pour s’exprimer»