Trois mains qui se rejoignent pour un grand moment d'émotion. On dirait Walter Fürst, Arnold de Melchtal et Werner Stauffacher pactisant sur la prairie du Grütli un 1er août il y a fort longtemps. Vendredi à l'Hôtel de ville de Moudon, en marge du départ de la 3e étape du Tour de Romandie (lire ci-contre), le président de l'Union cycliste internationale (UCI), Pat McQuaid, le directeur du Tour de France, Christian Prudhomme, et Patrick Lefévère, président de l'Association internationale des groupes du cyclisme professionnel (AIGCP), ont conclu une «union sacrée». Contre le dopage - la bonne idée. «Ce n'est pas le 8 mai 1945, mais ce jour est très important pour le vélo», s'exclame Christian Prudhomme. «Parce que notre présence ici est un acte politique, l'expression d'une volonté commune. Il m'est insupportable de continuer à entendre les «tous dopés, tous pourris». Oui, il y a des gens bien dans le cyclisme! Oui, la foi peut soulever des montagnes! Même si nous avons plein de différends par ailleurs, nous gagnerons cette bataille ensemble. Nous redonnerons crédibilité et dignité à ce sport qui possède de vraies valeurs.»

Les trois hommes ont devisé deux heures et demie entre les boiseries de la salle Mazan. L'objectif prioritaire était de «tout mettre en œuvre pour parvenir à une résolution rapide et définitive de l'affaire Puerto». Organisé autour du docteur espagnol Eufemiano Fuentes, ce réseau de dopage sanguin apparu au grand jour le 23 mai 2006 suite à l'intervention de la Guardia civil continue à faire beaucoup de vagues. Et suscite une grosse interrogation: la cinquantaine de coureurs cités peuvent-ils décemment prendre le départ de la Grande Boucle le 7 juillet prochain à Londres? «S'il faut exclure certains grands noms, nous le ferons et ils seront remplacés par des coureurs propres», clame Pat McQuaid.

Tout n'est pourtant pas aussi simple. Comme ni l'UCI, ni les organisateurs n'ont les moyens juridiques d'interdire à un athlète de s'aligner, du moins tant que la justice n'aura pas définitivement élucidé le dossier de 6000 pages, toutes les responsabilités reposent sur les épaules des dirigeants d'équipe. «Le plus facile serait d'attendre que la justice termine son travail. Mais cela prendra deux, trois ans et nous n'avons pas ce temps-là», explique Patrick Lefévère. «Si j'apprends qu'un de mes gars (ndlr: il dirige la formation Quick Step) est concerné par l'affaire Puerto, je ne le suspendrai pas. Je le licencierai.» Le hic, c'est que tous les managers et autres directeurs sportifs ne jouent pas la même partition. «Je peux vous dire que je ne m'amuse pas beaucoup lors des réunions», reprend le Belge. «Certaines équipes, notamment en Espagne ou en Italie, ont du mal à prendre les dispositions qui s'imposent, et ça chauffe souvent. Certains ont conscience de la situation et luttent, d'autres continuent à se réfugier sous un grand parapluie.»

Il y a là comme un sentiment d'impuissance. «Si on les exclut, les coureurs, qui bénéficient du droit au travail, obtiendraient très probablement gain de cause en faisant recours devant le Tribunal arbitral du sport», ajoute Patrick Lefévère. «Le vélo souffre terriblement et, sur le plan légal, il n'est pas évident de trouver une issue», admet Pat McQuaid. Quand on tourne en rond, rien de tel que l'union sacrée. D'où le vibrant pacte de Moudon.

A propos, qu'en pensent ceux qui pédalent? «Nous n'avons pas besoin de parler de tout ça entre nous, on en lit assez dans les journaux», lâche le Neuchâtelois de l'équipe Cofidis, Steve Zampieri. «Depuis qu'il n'y a plus de grand champion pour prendre la parole au nom du peloton, chacun fait son petit bout de chemin dans son coin. J'assiste à tout ça avec un désespoir assez profond. Dans le vélo, l'unité, ça n'existe pas. Il n'y a pas d'amitié, chacun se sert quand il y a intérêt. Dans l'affaire Puerto, pour l'instant, trois ou quatre gars paient alors que d'autres sont protégés. Comme les lois sont différentes d'un pays à l'autre, on n'est pas près de voir le bout du tunnel. Alors moi, je vis ma passion. J'ai la chance de pouvoir faire mon boulot dans une bonne équipe, avec un bon salaire, et je ne m'occupe pas du reste.»

Voilà pour l'ambiance. Le ton, désabusé, tranche radicalement avec le message d'espoir transmis un peu plus tôt à quelques foulées de là. «Nous venons de plancher sur un programme antidopage beaucoup plus dur, avec davantage de contrôles inopinés», se félicitait Christian Prudhomme. «Nous voulons dire «faites attention» à ceux qui sont encore tentés par la triche, nous irons au bout du combat.» Reste à savoir si le serment de Moudon, passé le 4 mai de l'an de grâce 2007, trouvera sa place dans les livres d'histoire.